Situation des réfugiés au Liban, et rappelle des conditions des prisonniers palestiniens en grève de la faim depuis le 17 avril 2017

Retrouvez l’article d’Itidel Fadhloun, Présidente de la section de Roanne : Retour sur mon voyage au Liban (cliquez-ici)

 

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Comment a été possible le détournement de la laïcité ?

Notre dernière réunion de section LDH était consacrée à l’actualité de l’instrumentalisation et  du détournement de la laïcité . DB en tant que co-animateur du Groupe de travail laïcité de la LDH a souhaité montrer comment des éléments de controverses traversant la laïcité française ont pu se transformer en une polémique où chacun se perd et où une laïcité de liberté se travestit en une laïcité autoritaire, voire islamophobe. Ce qui suit est à lire comme traces de son intervention;  quelques liens permettent un approfondissement.

 

Partir de l’actualité du détournement et de l’instrumentalisation de la laïcité dont le FN n’est pas l’unique responsable, mais qui sont  aussi portés  par Elisabeth Badinter, Caroline Fourest, Alain Finkielkraut, Manuel Valls…

S’interroger pour comprendre ce qui a permis ce détournement. Dire comment on est passé d’une controverse académique (légitime) à une laïcité d’exclusion, qui sous le couvert d’une critique du «communautarisme » vise nos concitoyens de religion musulmane (ou supposés) .

Voir : Lettre ouverte contre l’instrumentalisation politique de la laïcité.

Sous la direction de Christine Delory-Momberger, François Durpaire, Béatrice Mabilon-Bonfils.

Edition de l’Aube

« Lettre ouverte contre l’instrumentalisation politique de la laïcité », malgré le singulier de lettre, cet ouvrage collectif nous donne bien à lire une série de lettres, ouvrant des perspectives multiples sur la question du détournement de la laïcité. L’interrogation sur le devenir «identitaire» de la laïcité est reprise en  rapport à des  enjeux  pluriels : les libertés des femmes, l’individuation des sujets dans un monde pluraliste…

L’ouvrage s’inscrit dans l’actualité des affaires concernant la liberté d’expression religieuse dans l’espace public, dans les effets de la peur post attentats. Cependant  la mise en perspective de la focalisation de la laïcité sur l’islam («d’une laïcité sans islam à une laïcité focalisée sur l’islam») fait l’objet de plusieurs contributions qui permettent de construire la généalogie d’un dévoiement. Les dimensions  coloniales et post coloniales ne sont pas oubliées, que ce soit d’un point de vue historique ou politique.

L’Avertissement du livre situe le livre dans le moment de tous les dangers «d’une élection décisive pour la France» et dénonce «l’accaparement électoraliste» de la laïcité et «son utilisation frauduleuse», les diverses contributions explicitent le glissement du thème laïque vers le thème national. Le titre d’une des contributions formule la question sous-jacente : «La laïcité, quelle définition?»

Des mises en perspective  historique et typologique sont nécessaires. Elles conduiront à interroger problématiquement les finalités de la Laïcité.

Pour le débat académique, il faut poser les noms de Catherine Kintzler et Pena –Ruiz d’un côté et ceux de Jean Baubérot , Caroline Zuber de l’autre. Philippe Portier parle de deux courants, le premier exclusiviste et le second inclusiviste ( « L’Etat et les religions en France, p. 8 et suivantes). Cette contradiction travaille le champ de la laïcité et elle s’est accentuée avec ce que Portier appelle « l’inflexion sécuritaire » ( p. 256…).

http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=4175

 

Cette contradiction était explicite dans le numéro de mars juin 2001 de « Hommes et Libertés ». Voir l’article de Henri Pena Ruiz : « L’intégration républicaine comme émancipation » et de Jean Pierre Dubois « La laïcité au défi du pluralisme culturel ». L’Université d’automne que les publications de ce numéro d’Hommes et Libertés reprenait s’intitulait « la laïcité à l’épreuve de la diversité ». Le moment institutionnel où la contradiction est à l’œuvre est celui de la loi de 2004. Voir « Hommes et Libertés » jan-mars 2004.

Voir aussi les résolutions des congrès de la LDH. Plus que d’autres, nous placions au regard de nos convictions laïques, la question des discriminations.

Le livre de Jocelyne Maclure et Charles Taylor « Laïcité et liberté de conscience » propose une typologie des courants laïques : deux idéaux types : le type « républicain », le type libéral pluraliste. Voir p. 46-47.

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Laicite_et_liberte_de_conscience-9782707166470.html

 

On comprendra que le moment que nous vivons (accentuation du sécuritarisme et   crise des libertés publiques) a conduit,  à ce que la laïcité exclusive de type républicain autoritaire (Valls) l’emporte dans le débat public. A l’opposé, on peut lire la déclaration commune de la Ligue de l’enseignement, de la Libre Pensée et de la LDH défendant la loi de 1905 ( texte du 08 04 2015).

http://www.ldh-france.org/il-faut-pas-toucher-loi-1905-il-faut-defendre-les-libertes-publiques/

 

Retour aux textes : art 10 de la déclaration de 1789 ; art. 1, 2, 4 de la loi de 1905 ; art. 1 de la Constitution de 1958 ; art 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques ; ce que dit le juge administratif.

http://www.conseil-etat.fr/content/download/36549/316965/version/4/file/dossier_thematique_convictions_%20religieuses.pdf

 

Comprendre la laïcité française ( très indicatif) :

-Histoire : L’Etat et les religions en France : Rousseau : la religion civile/ Constitution civile du clergé/ Concordat/ loi de 1901, exclusion des congrégations d’enseignement/ projet Combes/ opposition de Buisson à l’article 4 de a loi de 1905.

 

-Archéologie : Guerres de religion (1525-1610). 1572, 1598, 1683 (Saint Barthélémy, Edit de Nantes, Abrogation de l’Edit de Nantes). Philosophiquement : le tiers parti ou le parti des politiques : pour une paix civile… Deux citations : « la nécessité (pour les Princes) de souffrir diversité de religion » ( Jean Bodin (1576) ; Pierre de Belloy ( 1585) : « la République n’est pas dans l’Eglise, mais au contraire l’Eglise est dans la République » .

 

Annexes, discussion :

1-Puisque le détournement de la laïcité se traduit par une réduction de la laïcité à un rejet de l’islam. Note sur la question de l’islam et la laïcité,

Il est  nécessaire pour bien construire un cadre de réflexion de se reporter au livre de Philippe Portier « L’Etat et les religions en France, une sociologie historique de la laïcité » ( PUR, 2016). Le dernier chapitre, « l’inflexion sécuritaire », montre bien comment sous le double effet de « la dérégulation des univers confessionnels » ainsi que de « la cristallisation des discours sécuritaires », la tendance « inclusive » de la laïcité (Touraine, Roman, Baubérot) a cédé du terrain à la tendance « exclusiviste » (Kintzler, Pena-Ruiz, Finkielkraut). Ces deux courants sont bien décrits dans l’introduction du livre (p. 8 et suivantes).

Je pose la question de l’islam et de la laïcité en formulant deux paradoxes :

Un paradoxe historique qui donne à voir  la République  ignorer la laïcité en période coloniale. Des congrégations religieuses enseignantes interdites en France à partir de 1902 assurent pour partie l’enseignement  en Algérie.

Un paradoxe théorique, où on voit la laïcité aujourd’hui  céder à une tentation concordataire dans le souhait de contrôler la religion musulmane, cela en contradiction avec l’autonomie des cultes définie à l’article 4 de la loi de 1905 et alors que le dernier titre de cette même loi sur la police des cultes le permettrait  des contrôles sans de véritables nouveautés législatives.

http://www.gouvernement.fr/rappel-du-cadre-legal-permettant-de-sanctionner-les-agissements-contraires-aux-exigences-minimales

 

Deux prolongements à la réflexion. Un premier sur la question de la visibilité, le second sur la construction de lieux de culte.

Beaucoup de laïques mal informés de la question de la possible présence dans l’espace public social (à distinguer de l’espace public étatique) ont manifesté une vraie difficulté avec les signes visibles de l’islam. On mettra cela en rapport avec d’abord la présence sur notre territoire de croyants musulmans (réels ou supposés),  devenus citoyens français mais aussi avec la croyance longtemps évidente pour beaucoup de  laïques de l’effacement des religions produit par la sécularisation (la thématique du retour des religions).

Cette présence sur le territoire de ces croyants a rendu nécessaire pour une raison d’égalité la construction de lieux de culte. Certains y ont vu une forme d’accommodement. L’observatoire de la laïcité prend en compte cette sorte d’accommodement.

http://www.gouvernement.fr/avis-sur-le-financement-la-construction-et-la-gestion-des-edifices-du-culte

 

Enfin est souvent posée  la question du foulard, des femmes et de l’oppression des femmes que le foulard signifierait. Nous avons dès 2004 commencé à interroger le rapport entre défense de la laïcité et question des discriminations, en particulier concernant les jeunes filles et les femmes musulmanes. Voir le dossier d’Hommes et Libertés : le foulard à l’école, un débat mal engagé (n°125, jan. Mars 2004).

 

2-Pistes apparues dans l‘échange :

Question de la distinction entre les trois espaces : l’espace public étatique, l’espace public social ( agora) et les espaces privés.

Question de la neutralité : neutralité de l’Etat et de ses fonctionnaires ( condition de la liberté de conscience des individus) et non  neutralité des individus, y compris dans l’espace public.

Question du rapport entre l’individu et l’Etat ; question des communautés, distinguer communauté et communautarisme ( le débat Dubois/ Pena Ruiz).

Question de l’émancipation : distinguer : être émancipé ( par l’Etat ?) et s’émanciper. Question de la subjectivation.

Une étrange maladie travaille à nouveau mon pays et d’abord son récit historique : l’identité nationale.

« J’ai entendu (…) une jeune fille au nom marocain, qui demandait à une autre au nom espagnol : «  Tu as des origines, toi ? » Et elle répondit que oui. Mais qu’est-ce que ce serait, de n’en avoir pas ? »[1]

 

 

Une étrange maladie travaille à nouveau mon pays et d’abord son récit historique : l’identité nationale. Comme l’écrit l’historien Gérard Noiriel : après la seconde guerre mondiale,  « la victoire des alliés (avait) ouvert une nouvelle époque dans l’histoire des usages publics de l’identité nationale (…) les discours xénophobes  et anti sémites (étant) massivement rejetés. » [2]. Malgré les rappels des dangers des politiques identitaires, certains de mes concitoyens cèdent à «  la guerre des identités »[3], voire des civilisations. Je me demande par exemple comment aujourd’hui serait reçu le livre d’Amin Maalouf : « les Identités meurtrières »[4] .

Cette maladie concerne  la politique française et se noue à l’histoire du pays ; elle impacte aussi l’individuation dans les processus de subjectivation et de désubjectivation.

J’ajoute que le traumatisme des attentats que les populations françaises subissent depuis quelques mois a accru la maladie identitaire. Au risque de réduire l’espace de la compassion à l’espace national et identitaire.

 

 

 

Les identités meurtrières.

En 1998, un exilé libanais installé en France en 1976 et devenu « académicien français » publie « Les identités meurtrières ». Un journaliste du Monde[5] y entend « une voix pudique et sereine » qui «énonce tout simplement les enjeux de civilisation pour le troisième millénaire ».

Rappeler quelques grandes lignes du texte en écho des polémiques françaises sur l’identité nationale montrera l’extension de cette fièvre obsidionale qui a touché notre pays.

Le livre commence par l’élaboration de la méfiance de l’écrivain devant les mots « qui paraissent les plus limpides (et) sont souvent les plus traîtres », il dit les pièges de l’identité qui souvent « se calque –en négatif- sur celle de l’adversaire », et illustre «  la complexité- parfois souriante, souvent tragique- des mécanismes d’identité ». Il plaide pour les « appartenances multiples » et pour que chacun maintienne le lien avec sa langue d’origine.

Alors que le débat public français commence à se focaliser sur le « voile » porté par quelques jeunes filles et sur l’archaïsme qui ferait  retour par ce voile, Amin Maalouf renvoie à « la vraie question », non pas de  savoir «  si nous avons affaire à un conflit entre archaïsme et modernité » mais «pourquoi, dans l’histoire des peuples, la modernité est parfois rejetée, pourquoi, elle n’est pas toujours perçue comme un progrès, comme une évolution bienvenue » ( p. 54). Le chapitre II du livre s’intitule : « Quand la modernité vient de chez l’autre ».

A propos du débat  français  sur le voile et la présence dans l’espace public  des musulmans,  qui après les attentats que nous venons de subir a envahi le champ politique, Amin Maalouf posait dès la fin des années 1990 un pronostic  : « lorsqu’ on (les immigrés) sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affirmant avec ostentation les signes de sa différence » (p. 53), « si ces personnes elles-mêmes e peuvent assumer leurs appartenances multiples, si elles sont constamment mises en demeure de choisir leur camp, sommées de réintégrer les rangs de leur tribu, alors nous sommes en droit de nous inquiéter sur le fonctionnement du monde » (…) « c’est ainsi que l’on fabrique des massacreurs ». L’impératif de « choisir son camp » est devenu le leitmotiv de la période qui a suivi les derniers attentats en France : les musulmans sont sommés de se définir par rapport aux terroristes, par rapport au fondamentalisme, par rapport à la religion musulmane, par rapport aux religions et finalement par rapport à une culture à laquelle ils sont supposés appartenir… leurs parents et l’éducation reçue … On imagine l’effet sur un jeune sujet en construction.

 

 

 

 

Le piège de l’identité nationale.

Alors qu’Amin Maalouf souhaitait que l’on séparât non seulement l’Etat et la religion mais aussi « le religieux de l’identitaire «  (p. 110), une autre voie allait s’imposer en France. En 2006, Nicolas Sarkozy annonçait que s’il devenait président, il allait créer un grand ministère de l’immigration ; pendant la campagne qui suivit, il proposait un « ministère de  l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale ». A ce titre, il ajoutait : et du « développement solidaire ». Ces propos étaient largement à finalité électorale mais, commente Gérard Noiriel [6] : « ces propos ont été ressentis par toute une communauté comme une marque de rejet et de mépris, conformément à la logique nationaliste classique du « nous » contre « eux ». Cette logique allait travailler le débat sur l’identité nationale de 2009, des tables rondes sont organisées par les Prefets dans une série de villes, et l’opération fut interrompue pour cause de propos stigmatisants  multiples  et divers.

Invité par le sous-préfet de ma ville à une de ces tables rondes, je lui répondais, le 2 décembre 2009, en tant que président d’honneur de ma section LDH en expliquant mon refus de participer :

1° Ce débat est initié par le Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. On a déjà dit combien était problématique l’association dans cet intitulé de  l’immigration et de l’identité nationale. Nous pensons  à la LDH que dans cette perspective le débat ne peut que faire de l’immigration un repoussoir.

 

2° Ce débat est engagé dans une période pré-électorale où l’immigration revient comme  « question ». Le point 1. 7 du questionnaire national ne peut que confirmer nos inquiétudes. S’interroger pour savoir «comment éviter l’arrivée sur notre territoire d’étrangers en situation irrégulière, aux conditions de vie précaires génératrices de désordres divers (travail clandestin, délinquance) et entretenant, dans une partie de la population, la suspicion vis-à-vis de l’ensemble des étrangers ? » dessine un cercle où se nouent immigration et délinquance.

 

3° Ce débat initié par l’Etat est encore plus problématique à qui pense que l’identité est une question anthropologique avant d’être  politique. Le sujet se constitue comme synthèse en perpétuelle édification de pluralités. Nous pourrions  dans un autre lieu, débattre des appartenances multiples  dans la constitution des sujets, mais nous ne saurions confondre identité et appartenances. La citoyenneté est bien une des composantes des sujets, et de citoyenneté, nous aurions peut-être pu débattre hors du contexte électoral et idéologique.

Je ne changerais pas un mot de ce courrier, aujourd’hui.

La table ronde devait donner lieu dans ma ville à une polémique sur la bi-nationalité. Des  bi-nationaux invités allaient défendre courageusement leur double appartenance. Le député local leur opposa l’idée de l’impossibilité d’une double fidélité.

Dans les derniers mois,  cette question fut imprudemment relancée à propos de la déchéance de nationalité.

 

Une logique identitaire venue de loin.

Le début du XXIème siècle en France n’allait vraiment pas répondre à l’invitation à la prudence d’Amin Maalouf. La montée d’un parti nationaliste (deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002), les querelles sur le voile (qui  donnent lieu à deux lois -2004 et 2010), les demandes de lois laïques nouvelles ont manifesté un véritable détournement de la laïcité dans un sens identitaire, voire communautaire. Alors que depuis la loi de 1905, la laïcité française avait pris un tour libéral fondé sur la liberté de conscience et de culte, sur la séparation des Eglises et de l’Etat permettant une égalité des citoyens, le principe de neutralité de l’Etat faisant  ainsi obstacle  à la discrimination à motif religieux, la « laïcité identitaire »e tant à privilégier une (ou certaines) religion (s) en relativisant le principe de séparation par «  un jeu de pouvoir/autorité réciproque entre l’Etat et la religion qui symbolise l’identité nationale »[7]. La demande implicite de l’Etat est que les « communautés religieuses » « encadrent les individus ». Et  même si le Défenseur des droits, Jacques Toubon, peut déclarer «  la laïcité est la réponse française à la diversité des identités »[8], une laïcité exclusive s’est imposée de plus en plus dans les pratiques quotidiennes de discrimination.

La logique identitaire domine le rapport aux étrangers. Les procédures de naturalisation imposent  (code civil, art 21-24)[9]  « l’assimilation à la communauté française » et malgré cela une forte méfiance  concerne ces français naturalisés. L’assimilation républicaine est de plus en plus «bloquée sur une approche assimilationniste, la demande de naturalisation se focalise sur les attributs culturels, tel le foulard ». Continuer à parler sa langue d’origine en famille devient pour le l’administration un motif de suspicion. Fait retour la figure de l’étranger « indésirable » parce que « inassimilable ». Des années 30 à aujourd’hui, de Georges Mauco aux lois et  pratiques administratives d’aujourd’hui, en passant par le démographe Alfred Sauvy, ont été « inscrits dans la politique républicaine des éléments discriminatoires »[10]. Se développe  une vision de plus en plus pessimiste  de l‘intégration culturelle des « étranges-étrangers » en parallèle de « l’identité malheureuse » (Alain Finkielkraut).    Jean Paul Sartre dans la préface aux « Damnés de la Terre » de F Fanon avait prévenu  à propos de cette construction de l’Autre qu’elle pouvait en conséquence « créer des monstres ».

Gérard Noiriel parle « d’éternel retour de l’identité nationale ». Il montre que cet enjeu des naturalisations est une vieille ritournelle en France. Il montre aussi comment la question de la déchéance de nationalité paraît avec la guerre de 1914, comment la question identitaire avait conduit la France de Vichy à produire un organisme chargé de mettre en œuvre la question juive. Il construit la généalogie de l’identité nationale française à partir des effets de la défaite de 1870 avec la fabrication par l’Ecole de Jules Ferry d’une « galerie de héros nationaux auxquels tous les petits français devaient s’identifier en versant une larme sur les provinces perdues ». La loi sur la nationalité française de 1889 optant pour  une position protectionniste et choisissant  de  distinguer qui est français et qui ne l’est pas, adopte un point de vue « dont les élites ne s’étaient (jusque-là) peu préoccupé ».

Le récit historique français de l’identité nationale se noue donc au choc de la défaite devant la Prusse en 1870. Alors que pour Michelet, vers 1830, « la nationalité, avec sa riche texture de coutumes, de langue et de sentiment, s’inscrit dans la vision d’une solidarité universelle », pour Renan, en 1882, « la nation, redéfinie face à l’ennemi se présente comme un principe spirituel »[11]. « La dette  envers les morts » [12] va  dominer  la pédagogie républicaine  de l’histoire d’un Ernest Lavisse. Si, à croire le dictionnaire Robert, le premier sens d’identité est celui de la médecine légale qui ainsi désigne le cadavre, on comprendra que, même si la 3ème République laissait possible un « processus de différencialisation des affiliations » ( Gérard Noiriel, p. 26), plus on avancera dans le 20ème siècle,  plus la massification enfermera les sujets.

Conclusion :

Je reviens pour finir à Amin Maalouf, à sa revendication d’une identité complexe et au sentiment que « quiconque revendique une identité plus complexe  se retrouve marginalisé» en pensant aux jeunes entre guerres et paix. Nous soutiendrons cette revendication à partir de la distinction empruntée à Paul Ricoeur entre l’identité comme « mêmeté », c’est-à-dire comme « équivalence entre deux choses » et l’identité comme « ipséité » où l’identité est construction du sujet. Ricoeur [13]parle alors d’identité narrative. Le sujet est alors moins une essence qu’un processus et c’est particulièrement le cas des plus jeunes.

Il est clair que ce sujet en devenir dans la mondialisation contredit (y compris par des comportements déviants)  le modèle national de l’identification proposée par un pouvoir normatif. On comprend que c’est sa vitalité que l’individu opposera aux impératifs parfois paradoxaux qui lui sont imposés, lui demandant de devenir ce que les conditions réelles lui interdisent de devenir. Dans la contemporanéité,  l’individualisme est celui d’un individu qui « désire maîtriser  son existence, diriger son expérience » et qui en conséquence contredit « l’universalisme abstrait » républicain [14]. Comment penser l’autre si soi-même, comme l’autre, sont réduits à être sous la modalité de l’être chose.

 

 

Je disais pour commencer que mon pays était travaillé par une maladie  identitaire. Cette maladie est idéologique. L’idéologie tourne le dos à la vie. Prenons garde, donc, que cette idéologie meurtrière ne vienne à bout des potentialités de l’avenir, elle a déjà dans le passé, tué. Et c’est d’abord la jeunesse qu’elle  fauche.

 

 

 

 

[1] Alexis Jenni, postface à «  Vers la guerre des identités ? » La découverte 2016, p. 260.

[2] Gérard Noiriel : «  A quoi sert l’identité nationale », p. 47. Agone 2007.

[3] Voir l’ouvrage collectif «  Vers la guerre des identités ? »

[4] Amin Maalouf : « Les identités meurtrières » Grasset 1998.

[5] Voir la quatrième de couverture de l’édition de poche.

[6] « A quoi sert… », p. 114 .

[7] Jean Baubérot, p. 86 du « Monde qui vient » La découverte 2016.

[8] La Montagne, 8-10-2016.

[9] Bien que le Code civil se réfère explicitement à la notion d’assimilation en 2015, le député Guillaume Larrivé a déposé une proposition de loi visant à Constitutionnaliser cette notion : « Nul ne peut acquérir la nationalité française s’il ne justifie de son assimilation à la communauté française ». Il y va clairement d’une obstination !

[10] Piero-D Gallaro, «  Le contrôle d’assimilation, entre incantation d’un creuset français et la fabrique de monstres ». « Vers la guerre des civilisations », p. 170 et suivantes.

[11] Marcel Détienne, « L’identité nationale, une énigme ». Folio Histoire, p. 47.

[12] Titre du chapitre 3 de « l’identité nationale, une énigme ».

[13] Paul Ricoeur : « Soi-même comme un autre », Point Essais.

[14] Michel Wieviorka : Citoyenneté et individuation. Le Monde qui vient, p. 269.

Débat dans l’anti racisme.

Forum sur l’antiracisme politique (4/6): la racialisation de l’antiracisme

Un clivage se dessine entre des associations qui se veulent universalistes, et qui sont souvent blanches, et des associations qui revendiquent de représenter les racisé-e-s, au risque d’être taxées de communautarisme. Comment travailler ensemble pour ne pas faire le jeu du racisme? Débat: Eric Fassin (Paris-8), Youcef Brakni (coll. Bagnolet), Michel Tubiana (LDH), Anina Ciuciu (Mvt 16 mai). Vidéos

 

https://blogs.mediapart.fr/reprenons-linitiative/blog/191016/forum-sur-lantiracisme-politique-46-la-racialisation-de-lantiracisme

 

Conférence le 28 septembre à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Saint Etienne

Architecture des camps et droits des réfugiés.

Palestine, Syrie, Liban : des réfugiés par milliers, quel avenir ?

Conférence le 28 septembre à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Saint Etienne à 18h30. 

En collaboration avec trois organismes de St Etienne,  l’AFPS, la section Ldh et l’association Imhotep de l’école supérieure d’architecture,  la  section LDH de Roanne a participé au lancement d’une conférence interrogeant la question fondamentale du droit et de l’avenir des réfugiés. Notre conférencier, SOUHEIL EL NATOUR,  peut se targuer d’une expertise juridique puisant directement sur le terrain. En effet, avocat palestinien, réfugié au Liban depuis 1948 et spécialiste des questions de droits humains, il propose d’articuler la question fondamentale  du droit attribué aux réfugiés des divers camps avec sa dimension spatiale liant les questions d’urbanisme et d’architecture de ces lieux clos à la structure verticale et d’allure temporaire.

 

Ainsi, le droit au retour y est sous jacent et soulève l’un des droits essentiels auquel est attachée la population palestinienne dans son ensemble. SOUHEIL EL-NATOUR souligne les craintes qui sont apparues, au cours de ces dernières années, suscitées par l’hypothèse de l’abandon ou l’utilisation monnayée de ce droit.

Donc, la crainte consiste en  la disparition complète de ce droit et naturellement, le glissement vers la réduction d’autres droits tels que prévus par la résolution internationale -194, en passant à travers des négociations directes ou indirectes, aux propositions du « quartet » et jusqu’à la dernière initiative française en cours. La situation des réfugiés palestiniens et syriens sur les différents camps actuels permet de rendre compte de l’insoutenable réalité.

 

*La situation des réfugiés en Palestine

A cela, s’ajoute la situation générale de l’exode et de l’implantation des palestiniens, depuis 1948, dans les différents pays du moyen orient. On ne peut négliger la situation spécifique des réfugiés palestiniens au Liban et leur souffrance depuis 1948, sans oublier les différentes politiques qu’ils ont subies et les principaux problèmes rencontrés au cours de leur présence dans ce pays, nonobstant les solutions que demandent les palestiniens du Liban, afin de faire respecter leurs droits et renforcer l’exécution de leur application.

Notre conférencier propose des exemples concrets tirés du vécu quotidien des palestiniens au Liban, tels que : le droit à la reconnaissance du statut de réfugié, le droit au travail, le droit à la sécurité sociale et à la santé, le droit d’accès à la propriété immobilière, le droit d’association et d’organisation, le droit à la création d’entreprises, le droit à la participation à la vie civile et sociale (les comités populaires des camps).L’exemple de la reconstruction du camp de Nahr El Bared (Nord Liban), depuis 10 ans après sa destruction, est flagrant du non respect des autorités libanaises et des autres parties des engagements internationaux, ainsi que des droits humains les plus élémentaires.

 

*La situation des refugiés palestiniens de Syrie

Cette question s’est imposée dans le quotidien des palestiniens du Liban, vue la crise syrienne de ces dernières années qui a provoqué à nouveau le départ et le déplacement des populations palestiniennes au Liban et ailleurs… et ce, malgré leur volonté. Dans cette optique, SOUHEIL EL-NATOUR esquissera le contour de cette nouvelle réalité dans les camps palestiniens du Liban, en exposant d’une part les conditions de vie inhumaines, depuis la crise syrienne, et d’autre part, les difficultés engendrées par la non considération de cette nouvelle donne par les différentes parties en présence, pour un traitement conforme aux principes même de la déclaration universelle des droits de l’homme. Une comparaison sera faite de la situation de ces réfugiés palestiniens de Syrie, avant crise et après crise, en passant par les conséquences négatives politiques, économiques et sociales. Les craintes de cette population semblent démontrer un glissement vers une réduction progressive et exponentielle de leurs droits déjà obsolètes au Liban.

*Quel est le rôle de l’UNRWA ?

United Nations  Relief and Works Agency, for Palestine Refugees in the Near Est

Depuis 1949, la résolution 302 institue la création de cette agence, à titre provisoire, pour venir en aide et au secours des réfugiés palestiniens. Un éclairage sera dès lors apporté sur son rôle et attributions, avec l’explication de ses objectifs, tels que déterminés par les accords et orientations politiques de la communauté internationale. Un accent sera mis sur l’évolution de son financement qui n’obéit pas à un budget précis et permanent. Il est surtout tributaire du bon vouloir des pays donateurs, à croiser avec les volontés, les peurs ou réticences des pays accueillants, puis avec leurs différentes positions ou relations avec les palestiniens, selon le moment. Aussi, les responsables des différentes délégations représentant cette institution dans les pays hôtes ont joué un rôle déterminant dans les répercussions des dernières années sur les réfugiés palestiniens.

En dépit du droit international et des engagements prônés depuis sa fondation, l’UNRWA ne cesse de réduire ses financements et le traitement des conséquences de la dernière crise syrienne demeure très insuffisant. L’indifférence des parties des contrées du voisinage est totale et est irresponsable. Néanmoins, des  solutions pourraient être proposées, envisagées et construites avec les palestiniens, pour alléger les effets négatifs et les difficultés nouvelles qu’a engendrés cette crise. Pour aider encore faut-il être informé et comprendre la situation ! Cette conférence se veut justement informative, et sensibilise sur des questions internationales et de droits humains pour une réflexion collective vers la recherche de solution et de paix.

« Etre libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. »Nelson Mandela

Itidel Fadhloun Barboura

Présidente LDH section Roanne

Co rédaction Souheil EL Natour, traduction de l’arabe par Kamel Chenoufi

 

 

SOUTENIR LES DROITS DU PEUPLE PALESTINIEN

Résolution du Congrès du Mans:

88e congrès de la LDH , 23, 24 et 25 mai 2015

Le peuple palestinien est victime d’un double déni : celui que lui infligent les autorités israéliennes par leur occupation, et celui que lui inflige la communauté internationale par son refus de reconnaître son droit à l’indépendance.
Aucune organisation de défense des droits de l’Homme ne peut accepter que quiconque s’en prenne à des civils, soit volontairement, soit de manière indiscriminée ou par un recours à la force, la responsabilité des gouvernants successifs d’Israël est, dans le crescendo de violences, écrasante. L’accélération de la colonisation qui n’est rien d’autre que le vol de terres par la puissance occupante, l’impunité légalisée de l’armée israélienne et l’impunité de fait reconnue aux colons, la détention administrative des prisonniers et les juridictions militaires, l’interdiction de tout développement économique de la Cisjordanie, le blocus de Gaza, la rétention des droits de douane dus à l’autorité palestinienne, tout simplement l’empêchement de vivre et l’enfermement que subissent quotidiennement les hommes, les femmes, les enfants de Cisjordanie et de Gaza ne peuvent qu’entraîner une résistance légitime mais aussi générer la violence du désespoir.
En construisant un mur dans lequel elles croient pouvoir enfermer le peuple palestinien, c’est aussi le peuple israélien que les autorités de ce pays enferment. Coupé de son environnement, entretenu dans l’illusion qu’une politique de force pourrait se poursuivre indéfiniment, celui-ci est lui-même atteint par les maux que génère inévitablement la domination d’un peuple par un autre : restrictions démocratiques, attaques contre les voix dissonantes, usage de la torture, injustice sociale, gonflement démesuré du lobby militaroindustriel, discrimination à l’égard des Arabes israéliens.
Mais le conflit israélo-palestinien n’aurait pas perduré, ni pris cette ampleur et cette résonance, si la communauté internationale n’avait fait preuve d’une telle partialité. Celle-ci n’a cessé et ne cesse de cautionner la politique israélienne et ce n’est que très récemment que, face à leurs opinions publiques révoltées par le sort réservé au peuple palestinien, plusieurs pays européens ont infléchi leur politique en reconnaissant un Etat palestinien, ou en manifestant leur intention de le faire.
Cela ne suffit pas. Parce que l’Etat d’Israël est un Etat comme un autre, aux mêmes droits et aux mêmes responsabilités, il convient qu’il rende compte de ses actes. Et c’est aux opinions publiques mobilisées qu’il appartient d’exiger de leurs gouvernements que l’ONU fasse respecter ses résolutions, impose des sanctions à l’Etat d’Israël et prenne les mesures nécessaires pour la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, l’accès à tous les lieux saints devant être préservé. La Palestine doit devenir un membre à part entière des Nations unies. La Cour pénale internationale doit se saisir des crimes de guerre commis. Si la communauté internationale doit faciliter le dialogue et la négociation entre les parties, c’est sans oublier qui est l’occupant et qui est l’occupé, et en faisant respecter le droit international sous tous ses aspects.
D’ores et déjà, il convient d’organiser le boycott des produits issus des colonies et des entreprises qui en tirent profit, ainsi que l’arrêt du commerce des armes. La communauté internationale doit s’opposer à la consolidation des faits accomplis illégaux. L’Europe doit suspendre l’accord d’association qui la lie avec Israël. C’est aussi de cette manière que l’on peut tenter, aux côtés des forces de paix israéliennes auxquelles il faut rendre hommage, de changer les choses en Israël même.
Fidèle à son engagement en faveur d’un droit international respectueux des peuples et des individus, la LDH réaffirme le droit à l’existence de l’Etat d’Israël et renouvelle son plein et entier soutien aux droits du peuple palestinien.

Attaques multiples contre la laïcité et ignorance laïque…

 

Attaques multiples contre la laïcité  et ignorance laïque…

Face aux interprétations islamophobes de la laïcité dans le sens d’une laïcité d’exclusion, défendre la loi de 1905.

Ce communiqué commun ( LDH, Libre Pensée, Ligue de l’Enseignement):

http://www.ldh-france.org/il-faut-pas-toucher-loi-1905-il-faut-defendre-les-libertes-publiques/

 

Les associations laïques : Ligue de l’enseignement, Ligue des droits de l’Homme et Fédération nationale de la Libre pensée ont décidé de rendre publique cette déclaration au vu de la situation préoccupante qui existe dans ce pays aujourd’hui. 

La laïcité, c’est la liberté !

 

La laïcité, qui est le libre exercice de sa conscience, est garantie par la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Elle est aujourd’hui menacée par ceux qui veulent en faire un instrument contre une certaine catégorie de la population : les citoyens d’origine arabo-musulmane.

Ainsi, on entend interdire les repas de substitution dans les cantines des collectivités publiques pour les végétariens et les personnes ne voulant pas, pour des raisons diverses, manger du porc. Imposer une nourriture contraire aux convictions personnelles, ne relève pas de la laïcité, mais de la xénophobie.S’il est juste d’un point de vue laïque de refuser de diffuser dans les collectivités publiques les produits casher et hallal, imposer des repas avec de la viande de porc relève de la discrimination.

Ainsi, on entend réclamer l’interdiction du voile dit « islamique » à l’Université. Rappelons qu’il existe, dans les facultés, les franchises universitaires qui sont des libertés arrachées au pouvoir et aux clergés. Remettre en cause les libertés universitaires ne relève pas de la laïcité, mais d’une remise en cause de la démocratie.

Ainsi une proposition de loi qui doit être examinée en mai prévoit la modification du Code du travail ; on veut y intégrer des dispositions relevant de la sphère publique et de la nécessaire neutralité des agents des Fonctions publiques. Le Code du Travail régit les rapports entre les dirigeants d’entreprise et les salariés. Au sein des entreprises, la liberté de conscience est régie par l’Article 10 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. »

On veut étendre à l’infini la sphère publique et imposer la nécessaire neutralité des agents des services publics à tous les salariés dans tous les secteurs de la vie économique et quotidienne.Cela relèved’une volonté de normalisation à outrance de la société et entraînerait une diminution drastique des espaces où s’exercent les libertés individuelles. C’est transformer les entreprises en champ clos d’affrontements communautaristes et religieux. Il est possible de mettre des limites à la liberté de comportement des salariés, en raison des besoins de l’entreprise et de la sécurité, mais cela doit être strictement délimité et soigneusementencadré. Aucune entreprise n’a le droit de posséder un blanc-seing pour régenter la conscience des salariés.

Ainsi, contre le principe de Séparation des Eglises et de l’Etat, on entend des propositions visant à suspendre, modifier, abroger la loi de 1905 pour «  intégrer » l’Islam. Rappelons que la loi de 1905 a été promulguée alors qu’il y avait 10 millions de musulmans sur le territoire de la République dans les 3 départements d’Algérie. Son article 44 prévoyait son application en Algérie. C’est pour des raisons d’intérêts colonialistes et de contrôle des « indigènes », via les imams qu’il fallait garder assujettis au système colonial, que cette disposition n’a jamais été appliquée, alors qu’elle était réclamée avec force par toute l’élite nationale et indépendantiste algérienne.

Rappelons aussi que les cultes bouddhistes (600 000 adeptes en France) ont été intégrés dans les dispositions des associations cultuelles prévues dans la loi de 1905 sans qu’il ait été besoin de modifier un mot de la loi de 1905. Il n’appartient pas à l’Etat et au gouvernement de s’ingérer dans l’organisation des cultes, ni de désigner ses « interlocuteurs officiels », ni de former les religieux et encore moins de délivrer des diplômes religieux. Nos associations rappellent ce que disait Victor Hugo : « L’Etat chez lui, les Eglises chez elles ». Toute autre disposition visant à l’ingérence de l’Etat dans les cultes relève de l’esprit de concordat.

 

La laïcité et les libertés sont menacées !

 

Comment ne pas être inquiets quand on prend connaissance du projet de loi présenté par le Premier Ministre qui « légalise  des mesures de surveillance jusqu’ici interdites. Les possibilités d’écoute, d’espionnage d’Internet et de visites clandestines de domiciles sont étendues. (Le Monde du 21 mars 2015). Et ce pour protéger «   Les intérêts essentiels de la politique étrangère et l’exécution des engagements européens et internationaux de la France. Les intérêts économiques et scientifiques… »

Là aussi, la part des libertés individuelles ne cesse de se réduire au détriment du « tout sécuritaire ». Une grande menace se fait jour sur les libertés de communication téléphonique où les moyens techniques légalisés ne laisseront plus aucune part à la préservation de la vie privée. Tout est possible, tout sera-t-il permis ? Les moyens de contrôle sautent les uns après les autres. La CNIL n’a plus aucun rôle dans cette affaire et le juge judiciaire est totalement dessaisi au profit de l’Administration.

Comment ne pas être inquiets aussi quand l’une des nouvelles missions affectée aux services secrets est : « La prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ? » Cette notion peut recouvrir tout et n’importe quoi, y compris dans le domaine social et syndical. Une nouvelle loi anticasseurs ?

Comment ne pas être aussi stupéfiés que la lutte antiterroriste et son dispositif légal aient conduit une personne en état d’ivresse avancée, qui n’était plus dans l’état de comprendre quoi que ce soit, à être condamnée à des années de prison pour des propos d’ivrogne ?

Il serait temps de se rappeler ce que disait Benjamin Franklin : « Ceux qui pensent qu’en abandonnant un peu de liberté, ils auront un peu plus de sécurité, n’auront au bout de chemin ni sécurité ni liberté. »

 

Il faut défendre nos libertés et la laïcité :
Il s’agit de notre liberté de conscience !

 

 

Un article de Joëlle Bordet pour la revue Topique, 2015.

Un défi démocratique: la quête d’autorité et de reconnaissance des jeunes hommes des quartiers populaires

                                                   Joëlle Bordet août 2015

 

La reconnaissance des jeunes des quartiers populaires, un enjeu de plusieurs générations

 

Depuis plusieurs générations, les jeunes vivant dans les quartiers populaires  s’identifient à des stéréotypes qui rendent difficilement visibles et accessibles leur subjectivité de sujet  à la fois dans leur singularité et dans leur dynamique collective. Les jeunes hommes en particulier mettent en scène des stéréotypes comme celui d’être délinquant, dominateur des femmes, violent. Comme tout stéréotype, ils indiquent des caractéristiques à l’œuvre ; en effet, certains d’entre eux peuvent être au prise avec celles-ci, pour autant ils ne peuvent pas y être totalement réductibles. La mise en œuvre de ces stéréotypes constitue des mécanismes de défense et de méconnaissance à la fois pour eux-mêmes et pour leurs interlocuteurs. (Adolescence et idéal démocratique. Accueillir les jeunes des quartiers populaires. Philippe Gutton, Joëlle Bordet .Editions Inpress.2014).Ils influencent profondément les processus d’adolescence de ces jeunes, leur dynamique identitaire et leur façon de « se saisir » du monde.

Leurs capacités à ne pas s’enfermer dans le stéréotype et à dépasser la jouissance immédiate qu’il confère dépend de multiple facteurs : la dynamique familiale, la sécurité initiale affective et la valeur primaire qui est accordée aux jeunes mais aussi et surtout sa dynamique de socialisation, ses réussites et ses possibilités de se reconnaitre une valeur sociale.

Nous nous souvenons d’un entretien collectif à Montreuil avec des jeunes hommes concernant le sentiment d’insécurité; l’un d’entre eux prend la parole et dit : » madame, vous êtes toute seule dans le noir et je marche derrière vous, alors vous avez de plus en plus peur, alors je disparais. » Nous parlons alors une heure environ sur ce que confère ce sentiment de faire peur à l’autre …l’un d’eux dira :  » ce n’est pas drôle, madame mais c’est drôle quand même  » .Exister en faisant peur à l’autre par l’exposition de son corps, par l’affirmation de son énergie, ce sont des processus que nous avons souvent  identifié dans l’espace scolaire. Certains adolescents au collège dans des affrontements de pouvoir avec des enseignants interposent leur corps entre eux et l’enseignant, ils cherchent par celui-ci à intimider et mettent en scène le stéréotype dont il se sent  l’objet.

 

Les jeunes filles sont  au  prise avec des stéréotypes d’un autre ordre, en particulier celui de la victime soumise au prise avec la violence des frères. Ce stéréotype exprime des réalités à l’œuvre mais traversées  de nombreuses contradictions vécues de façon singulière par chacune d’entre elles. Le film d’Helene Milano, » les roses noires  » montre bien comment être fille et devenir femme dans un quartier populaire où vivent de nombreuses personnes issues de l’immigration supposent des démarches spécifiques et singulières .Plusieurs facteurs y contribuent : les dynamiques et les cultures familiales, l’insertion sociale et le rôle des frères dans le quartier, l’absence d’anonymat et les modes de surveillance locaux. Ceci dessine une cartographie complexe où chaque jeune fille se fraie un itinéraire spécifique .Je me souviens toujours avec émotion de cette jeune femme, qui dans le film dit comment pour devenir la femme autonome qu’elle est devenue, ne peut pas oublier  » le petit garçon qu’elle a été à l’adolescence  » .Cheminements complexes de ces jeunes femmes pour exister à leurs propres yeux et dans ceux des autres.

 

Les relations entre les jeunes et les jeunes hommes sont l’expression de processus complexes et ne peuvent pas être réductible à un essentialisme cultuel et/ou religieux même si aujourd’hui cette figure tend à s’imposer. Ce vécu des stéréotypes, leur intériorisation et leur mise en scène influencent profondément ces relations et leurs caractéristiques de domination. Face au renforcement du contrôle social, en particulier par l’ensemble des forces de sécurité sur les jeunes hommes et au vécu d’humiliation qu’il génère, ces derniers, en quête de légitimité et d’autorité, sont pour certains d’entre eux de plus en plus dominateurs et dans le contrôle des jeunes filles vivant dans leur univers quotidien. Nous connaissons ce processus depuis de nombreuses années .Au fur et à mesure de l’augmentation  des replis dans les milieux de vie de proximité il se renforce et les modalités de contrôle des jeunes femmes, en particulier de leurs fréquentations et de leurs circulations s’intensifient. Il vient pallier une reconnaissance sociale défaillante (cf Axel Honnet. La société du mépris) et attribue à ces jeunes hommes une autorité très circonscrite qui contribue à leur enfermement dans l’entre soi. Favoriser l’accès à l’autonomie des jeunes, la reconnaissance de leur singularité, leur valeur pour eux-mêmes et pour les autres ont permis à de nombreux jeunes de sortir de cette spirale et d’établir d’autres rapports avec les jeunes femmes dont leur propre sœur. Nous connaissons de nombreux jeunes issus de l’immigration et souvent de confession musulmane qui aspirent à une émancipation partagée et à des rapports caractérisés par l’égalité et la reconnaissance mutuelle entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas sans tension et sans effort important de leur part, pour trouver ces chemins et les affirmer  auprès des autres jeunes hommes, mais nous sommes souvent interpellés par la conscience aiguë de leur implication dans ces changements. Ces transformations constituent un métissage des valeurs, des références et créent de nouveaux rapports sociaux entre hommes et femmes; cependant, nombre de jeunes dans cette dynamique quittent les quartiers populaires ou ne les investissent plus et ne constituent pas une force de changement auprès des jeunes hommes et femmes les plus dominés et fixés dans les quartiers. Il est néanmoins à souligner que nombre d’entre eux deviennent éducateurs ou animateurs professionnels  ou militants associatifs, impliqués au quotidien dans les quartiers  pour soutenir pour d’autres jeunes cette perspective sociale et culturelle.

 

Aujourd’hui, soutenir cette ouverture devient très difficile, e renforcement des modes de contrôle social y contribue. Depuis les attentats de janvier, nous constatons le développement d’un sentiment de suspicion, la figure stéréotypique du jeune potentiellement terroriste, engagé dans un départ au Djihad s’impose et crée de nouvelles dynamiques. De fait ,l’infiltration dans les quartiers de modes de surveillance des jeunes au quotidien selon des modalités non explicites pour les habitants mais aussi parfois pour les responsables locaux créent un renforcement du sentiment d’être potentiellement suspect mais confère aussi à certains jeunes un horizon nouveau, rendu très  visible, voir surligné par les médias et certains responsables politiques.( cf. article sur les réseaux sociaux et le départ à Daesch dans Hommes et liberté J.Bordet.2015).Au prise au quotidien avec les actions de contrôle social relatif à la délinquance et aux affrontements avec la police, dans certains quartiers ,la tension est très grande et rend de moins en moins crédible cette possibilité d’être reconnu comme les autres, citoyens de la République, à la fois sujet politique, anonyme mais légitime .

Dans ce contexte l’intervention du  » tiers public  » en particulier des professionnels de la jeunesse, porteur de cette perspective d’autonomie devient de plus en plus difficile. Souvent pris à partie eux même par ces acteurs de la sécurité, il leur est de plus en plus complexe d’affirmer ,en particulier pour les jeunes professionnels issues de l’immigration, que devenir  » comme les autres  » est possible, ils sont alors eux-mêmes dans de grandes contradictions et expriment le sentiment d’être plus des « fusibles » que des passeurs ,objets d’identification positive.

 

 

‘L’essentialisme  musulman, un attrait pour retrouver une dignité et une autorité

 

L’ethnicisation actuelle du débat public et de l’information fait émerger une figure essentialisée du  » musulman » ,créant une unité idéologique, gommant à la fois les contradictions, les complexités des cultures des populations de confession musulmane et réifiant les subjectivités singulières des personnes qui se réfèrent à cette religion ( cf . texte de Fethi Benslama) Outre les attentats de janvier 2015,les dynamiques de la mondialisation, les recompositions tragiques du Moyen Orient, l’émergence de Daesch jouent un rôle central à ce propos. Aujourd’hui l’espace-temps entre l’Europe et ces territoires s’est totalement modifié, en particulier depuis les attentats de janvier. Plus que jamais les quartiers populaires où vivent de nombreuses personnes issues de l’immigration de confession musulmane sont pris dans ce processus. Pour certains jeunes, ces territoires constituent un attrait de proximité. Il devient quasi impossible  pour les jeunes adultes de ces quartiers de ne pas se construire en référence à cette figure  » essentialiste  » .Elle viendrait signifier qu’il existe de façon intangible et  » naturelle » un être en soi  » musulman » .Cependant pouvoir être reconnu par soit même et par d’autres comme un  » bon musulman  » suppose de nombreux efforts en particulier le respect des prescriptions alimentaires et sexuels.

Nous ne désignons pas là, la transmission de traditions ou d’un repli communautaire, dynamiques elles aussi à l’œuvre  mais l’émergence d’un un nouveau sujet social essentialisé, produit d’une dynamique à la fois politique et médiatique. Ceci se traduit concrètement sur plusieurs sites où nous travaillons à la fois dans le discours des jeunes mais aussi dans les modes de présence collective  et individuelle.

Nous faisons l’hypothèse qu’il ne s’agit pas seulement d’une expression défensive masquant des contradictions de construction identitaire comme nous l’avons antérieurement analysé(cf. les jeunes de la cité .PUF .1997J Bordet ) mais de l’émergence d’une figure de référence pour nombre de jeunes .En référence aux figures émergentes de la mondialisation, les jeunes des quartiers populaires issus de l’immigration et de confession musulmane ,pour beaucoup d’entre eux, de fait se situent par rapport à celle-ci. Déjà, nos derniers travaux montrent la complexité de cette dynamique : certains d’entre eux combinent une appartenance communautaire et cette essentialisation mais n’affirment pas d’appartenance à un courant religieux comme le salafisme, d’autres au contraire recherchent une cohérence quasi sectaire amalgamant l’appartenance communautaire, le dessein religieux et politique et cette essentialisation, d’autres au contraire expriment au travers de cette affirmation essentialiste ,le désir d’exercer du pouvoir politique en particulier au plan local. Nous sommes actuellement dans de grands changements, rapides qui interpellent les responsables politiques locaux et les professionnels et militants associatifs qui accompagnent ces jeunes au quotidien dans leurs dynamiques de socialisation.

Nous pensons que pour ne pas être, ni  dans le refus, ni dans le déni de ces évolutions, il nous faut faire un effort de penser collectivement, pour surtout ne pas renoncer à faire advenir ces jeunes comme sujet politique et culturel, enjeu central de la démocratie. L’hypothèse énoncée précédemment mérité d’être mise à l’épreuve de ces analyses collectives.

 

Cette  figure essentialisée du  » musulman », à la fois très émotionnelle et abstraite ,à distance de la complexité des représentations ,peut attirer les jeunes des quartiers populaires, car elle se présente comme a -conflictuelle, sans effort de négociation et comme une revanche immédiate du sentiment victimaire et d’indignité qu’ils éprouvent depuis plusieurs générations et, qui ne trouve pas d’ issue politique soutenue réellement dans nos dynamiques démocratiques actuelles. Aucune demande des jeunes des quartiers populaires n’a de fait  trouvé d’écho et de travail réel depuis les dernières élections; nous faisons référence à la demande de contrôle au faciès de la police, mais aussi à la loi de vote pour les étrangers ,signes grandement attendus mais aussi à la lutte contre les discriminations et le racisme quotidien .A l’inverse ,l’évolution de la situation globale a rendu encore plus difficile l’existence quotidienne de ces jeunes sur un fond de crise sociale aujourd’hui sans issue.

Dans ce contexte, les rapports entre les jeunes filles et les jeunes hommes constituent un enjeu important car il est à la charnière de dynamiques anthropologiques et politiques. Pour de nombreux jeunes filles et garçons, cette référence à  » être musulman  » et à se faire reconnaitre comme tel peut constituer un grand attrait. Pour les hommes, la référence à cette figure telle qu’ils l’envisagent leur donne une autorité immédiate sur les jeunes filles et poursuit ainsi son autorité supposée dans la famille, dans son appartenance communautaire et dans la société. C’est une dynamique de réassurance immédiate de sa légitimité et de sa dignité, qui lui est conférée parce qu’il est « homme » .Nos entretiens avec des jeunes filles, dont nombre de jeunes filles converties nous montrent aussi un attrait pour cette dynamique a -conflictuelle où il existerait un continuum entre « être musulmane ,être une épouse et une mère de famille », chemin alors déterminé où la complexité et les contradictions du désir et de l’amour  mais aussi de la liberté au sens du sujet  interviennent tellement peu.. .nous avons été aussi très sensible à leur revendication de dignité pour les garçons et comment pour ces dernières  accepter cette condition de femme est une façon de retrouver de la dignité pour tous…pouvoir être là avec elles, débattre, ouvrir des chemins à d’autres réassurance de leur féminité, de leur liberté de sujet n’est pas facile. Le débat médiatico – politique national  sur les rapports de genre tel qu’il a eu lieu   n’a pas facilité les possibilités  de tenir de telles ouvertures.

 

Tenir une position de  » témoin-interprète « pour favoriser la réassurance des jeunes et leur ouverture à l’autre

 

Nous pensons  cependant, qu’à l’adolescence être là, avec eux , dans cette position de  » témoin -interprète que nous avons exposé dans l’ouvrage écris avec Philippe Gutton interroge, ouvre de nouvelles possibilités et de nouveaux  » arrangements  » complexes et inattendus. Tenir cette position créatrice suppose de pouvoir s’étayer sur d’autres expériences et analyses que celles spécifiques à ces jeunes. L’écriture du livre avec Philippe Gutton, en lien avec ses travaux théoriques sur l’adolescence a favorisé notre propre « désenclavement  » intellectuel et d’actions .Il est extrêmement important de ne pas renoncer ni au désir, et à la liberté pour et avec ces jeunes tout en assumant l’insécurité qu’ils  génèrent  pour eux et pour leur environnement  .La reconnaissance clinique de la métamorphose de l’adolescence, de ses enjeux affectifs ,sexuels permet d’entendre ces jeunes comme les autres adolescents au prise avec des processus sociaux et politiques spécifiques. Cela donne du temps au temps, enjeu central de l’accompagnement à l’adolescence pour ne pas les fixer dans nos représentations  à un destin définitif .Nous avons beaucoup d’exemples en France et à l’étranger de jeunes pris dans ces évolutions complexes. Nous pensons à cette jeune fille, initialement rappeuse à Dakar, qui a décidé d’appliquer une discipline prescrive très grande pour  » être une bonne « musulmane » , particulièrement en portant un grand voile, et qui quelques mois plus tard a combiné de façon beaucoup plus douce et reliée , ces différentes facettes de son identité et de ses ancrages culturels. Dans ces rapports à la fois intimes et politiques des jeunes filles et des jeunes garçons, ces positions du tiers sont très importantes, ceci suppose un grand travail en particulier avec ces acteurs en position de tiers ( éducateurs, animateurs, responsables associatifs ) car ils sont les premiers soumis à ces tensions et à ses contradictions, à la fois au quotidien avec les jeunes et dans leur propre histoire de vie. Seul, un travail d’élaboration permet ensemble de trouver des réponses ,des posture, des modes de questionnement mais aussi l’humour qui permet de se décaler de ce qui nous parait inquiétant ou outrageant .Nous pensons à cette situation déjà ancienne, où un jeune, connu depuis des années par Nadia, animatrice refuse de lui serrer la main parce « qu’il est devenu un bon musulman » ou plus dernièrement à cet animateur, cadre du service jeunesse de la municipalité où nous intervenons , qui m’accueille à la Mosquée avec un surplomb d’autorité masculine tout à fait affirmé…sans un travail sur soi parfois difficile et une conscience aiguë de nos propres mouvements contre-transférentiels, il est impossible de construire des positions  » justes » en situation, ni dans l’adhésion, ni dans le refus .En cela le travail clinique constitue une ouverture et une chance pour accompagner ces jeunes vers des alternatives démocratiques .

 

 

Joëlle Bordet est invitée le 30 avril par la section LDH de Roanne.

Entretien avec Joëlle Bordet,  pour le numéro 169 de la revue de la LDH Hommes et Libertés. 

Les jeunes, la laïcité, leurs idéaux : quels repères ?

 

Joëlle Bordet, psycho-sociologue et membre du Comité central de la LDH, travaille depuis des années auprès des jeunes des quartiers populaires. Si elle constate aujourd’hui un risque de repli dans l’entre-soi, elle voit la laïcité comme un repère commun, favorable aux affirmations identitaires et à la médiation. *

 

* Cet entretien a été réalisé avant les événements du 7 janvier 2015.

 

Daniel Boitier (LDH) : Vous êtes psychosociologue et militante de l’éducation populaire, vous travaillez avec les jeunesses des périphéries, comment cela s’articule-t-il avec votre approche de la laïcité ?

Joëlle Bordet : Dans les quartiers populaires urbains, les métissages culturels se développent et s’affirment. Cela ouvre de nouvelles dynamiques collectives, de nouveaux rapports au politique. C’est aussi source de tensions et de risques de repli dans l’entre-soi. Dans ce contexte, la laïcité, par son histoire, sa richesse, ouvre des voies de médiation, d’étayage favorable à la reconnaissance des affirmations, caractéristique des rapports sociaux dans le contexte actuel de mondialisation.

 Votre travail conduit à revenir sur des questionnements que nous travaillons à la LDH sur les rapports individus/communautés/République (voir Hommes & Libertés n° 140, décembre 2007). Votre expérience des périphéries me semble nourrir et repenser nos analyses, dans l’espace contemporai

La référence actuelle à la neutralité est l’expression d’une approche défensive de la République vécue comme menacée dans son intégrité, ou traduit la référence à des rapports duels de civilisation entre « l’Occident et la civilisation musulmane », qui ne dit pas son nom. Dans les deux cas, cette approche de la laïcité ne permet pas de se saisir, de façon créative, de l’évolution des rapports entre vie publique et vie privée dans la société. En effet les travaux de philosophes, comme ceux d’Ehrenberg, montrent que cette distinction, à l’œuvre au siècle où la loi sur la laïcité a été édictée, est complètement bouleversée. La reconnaissance sociale passe en effet, au quotidien, par l’affirmation de son identité dans ses multiples facettes. L’usage des réseaux virtuels y contribue. Nous pensons que, dans ce contexte, la laïcité en tant que philosophie politique peut contribuer à accueillir ces évolutions et à favoriser la création de nouveaux modes de médiation.

Des communautés, et de leur nécessaire prise en compte, au communautarisme, il y a l’espace des manipulations et des tentatives de prises de pouvoir dans (contre) la République. La dénonciation des communautarismes est devenue un lieu obligé du débat politique. Comment interprétez-vous ces manipulations, dans votre pratique dans les quartiers populaires et ailleurs 

L’insécurité sociale, les difficultés dues à la précarité, les évolutions des modes de communication contribuent au développement de rapports sociaux individualistes et, pour certaines personnes, à de grandes solitudes. Dans ce contexte, les replis dans l’entre-soi se développent dans les quartiers populaires, même si des solidarités sont toujours très présentes. Ces replis peuvent être l’objet de manipulation, de recherche d’appartenance à des groupes fermés. La diabolisation de ces processus au nom d’un communautarisme à caractère religieux musulman ne peut que renforcer ces dynamiques de manipulation.

Au quotidien, l’enjeu est celui d’une présence active, pertinente et créatrice de l’action publique en lien et avec les habitants. Dans le contexte, actuel nous craignons que l’affaiblissement des politiques publiques ne mette en danger ces capacités collectives de transformation, et favorise ces replis et ces manipulations. L’affirmation d’une laïcité créative peut favoriser la pertinence de l’action publique menée au quotidien par l’ensemble des acteurs sociaux.

 Votre travail analytique vous conduit à réfléchir sur les formes multiples des « entrées dans la haine ». Ces devenirs pathologiques peuvent-ils être analysés dans leurs processus ? Une pédagogie peut-elle être efficace, face à ces dérives

Depuis de nombreuses années de nombreux jeunes s’enferment dans des dynamiques victimaires et ne trouvent pas d’issues politiques à leur demande de reconnaissance. Aujourd’hui, certains d’entre eux, en particulier des personnes de 30, 35 ans, confrontés à l’absence de perspective de réalisation, sont aux prises avec des dynamiques paranoïaques et pensent être menacées dans leur existence de façon voulue et délibérée par les pouvoirs en place. Analyser ces processus par une approche « complotiste » nous semble empêcher de repérer ces dynamiques à caractère paranoïaque. Ce type d’approche politique peut être soutenu, mais sa dimension de dénonciation ne suffit pas à transformer le réel. Repérer et analyser ces dynamiques peut permettre de créer de nouveaux modes de dialogue et de pédagogie. C’est ce que nous allons réaliser dans un programme de travail, en lien avec la LDH, et porté par le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) au plan national.

 

Dernier livre de Joëlle Bordet :

Adolescence et idéal démocratique. Accueillir les jeunes des quartiers populaires

Joëlle Bordet, Philippe Gutton, participation de Serge Tisseron

Editions In Press, 2014

19 euros
Adolescence et idéal démocratique est un livre de psychologues de l’adolescence, et, en tant que tel, un livre politique. A partir de l’adolescence comme « engagement actif » est interrogée l’aspiration à un idéal démocratique, comme construction. L’idée clef de ce livre est qu’il n’y a pas « de sujet sans intersujet ; pas création subjectale sans la présence de l’Autre ‘de plus d’un autre’ ; pas d’adolescence solitaire ; elle est toujours solidaire ».

Le sous-titre du livre « Accueillir les jeunes des quartiers populaires » renvoie à la reconnaissance de ce que produisent, dans notre société mondialisée, ces jeunes, en « ouvrant les voies pour se dégager des stéréotypies mais aussi des victimisations, héroïsations et conformismes empêchant la créativité adolescente ». Le livre précédent de Joëlle Bordet (Oui à une société avec les jeunes des cités ! *) était sous-titré « Sortir de la spirale sécuritaire ».

A la croisée du psychanalytique, de l’anthropologie et de l’intervention pédagogique, le réseau international de chercheurs « Jeunes, inégalités sociales et périphéries » manifeste comment ces « personnages tiers » ou « témoins interprètes » peuvent accompagner le paraître au monde de ces jeunes.

Un livre politique – si la politique est « pluralité », au sens d’Hannah Arendt. D’abord pluriel dans l’écriture : on y lira les témoignages de ces « passeurs », souvent venus des Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa).

 

* Editions de l’Atelier, 2007.

 

 

 

 

 

 

Combattre l’antisémitisme, refuser l’amalgame « critique du gouvernement d’Israël » et antisémitisme.

 

Mal nommer les choses, c’est ce que fait Manuel Valls en déclarant que l’antisionisme est « tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël ».

On peut lire sur le site du Collectif  » trop, c’est trop », sous la signature de  :

Sophie Bessis, Alice Cherki, Suzanne Citron, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Véronique Nahum-Grappe et Bernard Ravenel.

Nous sommes profondément choqués par les propos du premier ministre Manuel Valls qui a affirmé, le 7 mars, lors du dîner du CRIF, que l’antisionisme est « tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël ». Il a repris les accusations de Benyamin Netanyahu prétendant que ceux qui critiquent sa politique de colonisation des territoires palestiniens occupés en 1967 sont des antisémites. Manuel Valls a aussi stigmatisé « l’antisémitisme dans les quartiers populaires d’une jeunesse radicalisée », faisant écho aux propos l’an dernier le président du CRIF qui attribuait « toutes les violences antisémites » en France aux « jeunes musulmans ». Cette accusation à l’emporte-pièce, comme l’assimilation de tout antisionisme à de l’antisémitisme, par lesquelles Manuel Valls cherche à imposer à la France des conceptions très personnelles, sont inadmissibles.

 

L’existence d’un mouvement juif antisioniste a marqué l’histoire du judaïsme européen au XXe siècle. En l’ignorant, Manuel Valls se fait manipuler par les gouvernants israéliens qui cherchent à cacher l’existence de cet antisionisme. L’antisionisme est une position politique qui n’a rien à voir historiquement et conceptuellement avec le racisme anti-juif, même si certains courants masquent leur antisémitisme par le recours à un langage antisioniste. Ses déclarations sont un poignard dans le dos des mouvements anticolonialistes israéliens affrontant aujourd’hui dans des conditions de plus en plus difficiles l’expansionnisme colonial du gouvernement Netanyahu qui les accuse de faire le jeu des antisémites. Confondre antisionisme et antisémitisme conduit à criminaliser des positions politiques, comme celles de la campagne BDS, Boycott, Désinvestissement, Sanctions. Cela revient à interdire tout débat sur la question israélo-palestinienne et son histoire.

 

Autant la vigilance est indispensable vis-à-vis de toute forme de racisme anti-juif qui se mêlerait au soutien des droits des Palestiniens, faisant alors du tort à leur cause, autant on ne peut jeter le discrédit sur les réactions de solidarité qu’expriment de nombreux de nos concitoyens héritiers de l’histoire coloniale. L’histoire de l’antisémitisme européen, le terme de sionisme et ses multiples usages jusqu’à aujourd’hui sont l’objet de deux contributions sur le site de « Trop, c’est trop ! »

 

Une troisième porte sur la nécessaire demande de suspension de l’Accord d’association de l’Union européenne avec Israël. C’est cette exigence de sanctions — qui correspond au S de BDS — dont nous souhaitons souligner l’importance aujourd’hui. Il est scandaleux que les campagnes de boycott des produits israéliens soient accusées d’être en elles-mêmes antisémites et poursuivies en France au mépris de la liberté d’expression. Nous protestons en particulier contre les atteintes à celle-ci intervenues récemment lors de trois manifestations parisiennes, suite à une prise de position scandaleuse du Conseil de Paris, de la part de la police contre des personnes portant un tee-shirt avec l’inscription « Boycott Israël ». Ces actes de répression, comme les arrêts de la Chambre criminelle de la Cour de cassation d’octobre 2015 sur lesquels ils se fondent, sont contraires aux droits de l’Homme. Le droit de manifester librement, de manière pacifique, hors de toute expression raciste ou antisémite, contre la politique de cet Etat, doit être fermement défendu.

 

Mais, pour notre part, nous préférons appeler à la suspension de l’Accord UE-Israël plutôt qu’au boycott des produits israéliens. La question du boycott est aussi choisie par les défenseurs de la politique de cet Etat comme un moyen d’instrumentaliser la peur de l’antisémitisme chez les Juifs de France pour tenter de leur faire défendre sa politique. La demande de suspension de cet accord, déjà votée en 2002 par le Parlement européen mais non suivi d’effet, et de l’arrêt de toute coopération militaire et sécuritaire, est non seulement la plus redoutée par cet Etat mais la plus efficace pour développer en France et en Europe la solidarité avec la Palestine, elle n’offre pas de prise à cette instrumentalisation par nos ennemis de réactions de crainte héritées de l’histoire européenne chez une partie des Juifs et de l’opinion. La suspension de l’Accord UE-Israël doit faire l’objet d’une vaste campagne fondée sur le droit international et l’appel à la raison pour que l’Union européenne ait le courage de prendre une telle décision.

 

Sophie Bessis, Alice Cherki, Suzanne Citron, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Véronique Nahum-Grappe et Bernard Ravenel.

 

 

Dernières publications sur le site trop-cest-trop.fr, à la rubrique « Contributions » :

 

– « Au croisement de trois histoires : antisémitisme, sionisme et droits des Palestiniens », par Gilles Manceron,

– « Racisme, antisémitisme et défense des droits des Palestiniens », par le Comité rennais de l’Association France Palestine Solidarité,

– « En finir avec l’impunité d’Israël : l’Europe doit suspendre son accord d’association avec cet Etat », par Bernard Ravenel.

 

Pour aller au-delà d’une polémique répétitive sur la laïcité…

Oubli et détournement de la laïcité « séparatiste », du retour d’une laïcité « concordataire » pourtant récusée par la loi de 1905.

Une polémique ancienne est relancée bruyamment ces jours-ci entre une laïcité autoproclamée « républicaine », laïcité de combat antireligieux exclusive de l’Islam, substantielle au point de vouloir se substituer aux religions ; et une laïcité de coexistence pluraliste par définition, dont je me réclame avec beaucoup d’autres, que je qualifierai de « principe démocratique procédural et inclusif ». Selon les militants laïques autoproclamés « républicains », cette laïcité inclusive serait menaçante pour leur laïcité républicaine et donc pour la République elle-même. Et les positions, ou plutôt les analyses, rappels des textes et jurisprudences, memoranda publiés et remis au Premier Ministre et au Président de la République par le Président, Jean-Louis Bianco, et le rapporteur, Nicolas Cadène, de l’Observatoire de la laïcité, représenteraient cette tendance d’une laïcité pluraliste donc « antirépublicaine » ; puisque cette République serait par essence une, indivisible, ce pluralisme-même mettrait ainsi en question son unité, et menacerait donc la République dans son principe.
Cette polémique qui traverse la laïcité  peut être lue comme l’effet d’une confusion ancienne entre « laïcité » et « religion civile », qu’on renverrait alors à l’histoire longue du rapport dans la France révolutionnaire entre l’Etat et les religions. Ce qui fait polémique renvoie aussi à un débat plus récent, et qui concerne la compréhension de la loi de séparation de 1905 ; y fait retour une conception quasi concordataire de la laïcité et une prétention à contrôler les religions (ou au moins une), voire les responsables religieux : rappelons que la laïcité combiste était de cet ordre-là. En forme de boutade, ce serait  la faute à Bonaparte. C’est ce retour du « concordataire », et d’une tendance autoritaire dans la laïcité, qui fait plutôt notre actualité laïque. Et cette actualité est nouée à l’islam dans le débat public français depuis 2004 voire plus loin, si on accepte la périodisation de Thomas Deltombe dans « l’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975- 2005 ».
Cette torsion de la laïcité se situe à la jonction de plusieurs temporalités. Le moment des attentats islamistes que nous vivons se focalise sur les mesures policières de contrôle d’une population dont sont issus certains des terroristes et favorise la stigmatisation de nos compatriotes de religion musulmane ou supposée telle. Cette torsion (véritable détournement) suppose pour être comprise l’analyse de la dévalorisation de l’islam et de sa prétendue incompatibilité avec la République, qui renvoie aux discriminations post coloniales. Arlette HeymanDoat, dans « La Guerre d’Algérie » (Dalloz 2012, p. 17 et suivantes : » le droit des colons, droit de l’inégalité »), montre comment la IIIème République a constitué la catégorie de « musulman » comme figure de l’absence de droit. Dans « les mémoires dangereuses », Benjamin Stora tire un fil entre l’Algérie coloniale et la France d’aujourd’hui, travaillant les dimensions contradictoires des mémoires, il manifeste comment les thèses politiques de la droite et de la droite extrême rejouent dans notre actualité la guerre d’Algérie. Dans ce contexte où à droite, et parfois à gauche, on revendique une réforme de la loi de 1905 dans le sens d’un contrôle et d’une invisibilisation des religions, d’une dénonciation de certains de leurs fonctionnements (ce que l’Article 4 avait exclu) et un durcissement de la police des cultes (pourtant existant dans la loi de 1905), il est nécessaire pour comprendre cette tendance concordataire de se reporter à ce que Danièle Lochak appelle la « régression napoléonienne » ( Le droit et les juifs en

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France depuis la Révolution – Dalloz 2009, p. 48 et suivantes pour les textes juridiques). C’est comme si le scénario des années 1802 à 1808, le Concordat, les religions reconnues, le Grand Sanhédrin, se recomposait à propos e l’islam. Il s’agissait pour Bonaparte de soumettre les Juifs de France à un contrôle qui mettait les pratiques religieuses en concordance avec les normes du Code civil et qui s’accompagnait du décret « infâme», mettant sous surveillance de manière discriminatoire, l’activité commerciale des juifs. Il s’agit aujourd’hui de dénoncer la culture de nos concitoyens supposés musulmans, culture soupçonnée d’être favorable à l’islamisme, au risque d’une accentuation des discriminations. Curieuse concordance des temps, à côté des questions concernant les cultures du quotidien, les questions posées aux juifs de France (1806), se doublaient de la question : « qui nomme les rabbins ? ».
Dans le contexte d’aujourd’hui, il est et sera toujours plus difficile de défendre la loi de séparation comme laïcité de liberté pour tous. Et cela d’autant plus que nous sommes en présence de ce que certains appellent un « retour du religieux », précisément, en particulier avec l’islam, du retour de religions qui réclament à être visibles dans l’espace public (ce que n’exclut pas la loi de 1905). Il est pourtant indispensable que nous ne cédions rien de la défense des libertés ( ici, de conscience ET de culte) si nous voulons ne pas laisser s’approfondir le tournant autoritaire de la République que nous lisons à tous les niveaux (et qui s’autorise de la réalité des attentats pour limiter les libertés), nous le devons parfois y compris contre nos propres convictions qui peuvent être légitimement anti religieuses … Nous devons soutenir que la tendance concordataire que nous constatons dans le débat public ( teintée de ce que l’on peut appeler une catho-laïcité), est contradictoire avec la laïcité, la démocratie et la prise en compte de la pluralité culturelle et convictionnelle .