Comment a été possible le détournement de la laïcité ?

Notre dernière réunion de section LDH était consacrée à l’actualité de l’instrumentalisation et  du détournement de la laïcité . DB en tant que co-animateur du Groupe de travail laïcité de la LDH a souhaité montrer comment des éléments de controverses traversant la laïcité française ont pu se transformer en une polémique où chacun se perd et où une laïcité de liberté se travestit en une laïcité autoritaire, voire islamophobe. Ce qui suit est à lire comme traces de son intervention;  quelques liens permettent un approfondissement.

 

Partir de l’actualité du détournement et de l’instrumentalisation de la laïcité dont le FN n’est pas l’unique responsable, mais qui sont  aussi portés  par Elisabeth Badinter, Caroline Fourest, Alain Finkielkraut, Manuel Valls…

S’interroger pour comprendre ce qui a permis ce détournement. Dire comment on est passé d’une controverse académique (légitime) à une laïcité d’exclusion, qui sous le couvert d’une critique du «communautarisme » vise nos concitoyens de religion musulmane (ou supposés) .

Voir : Lettre ouverte contre l’instrumentalisation politique de la laïcité.

Sous la direction de Christine Delory-Momberger, François Durpaire, Béatrice Mabilon-Bonfils.

Edition de l’Aube

« Lettre ouverte contre l’instrumentalisation politique de la laïcité », malgré le singulier de lettre, cet ouvrage collectif nous donne bien à lire une série de lettres, ouvrant des perspectives multiples sur la question du détournement de la laïcité. L’interrogation sur le devenir «identitaire» de la laïcité est reprise en  rapport à des  enjeux  pluriels : les libertés des femmes, l’individuation des sujets dans un monde pluraliste…

L’ouvrage s’inscrit dans l’actualité des affaires concernant la liberté d’expression religieuse dans l’espace public, dans les effets de la peur post attentats. Cependant  la mise en perspective de la focalisation de la laïcité sur l’islam («d’une laïcité sans islam à une laïcité focalisée sur l’islam») fait l’objet de plusieurs contributions qui permettent de construire la généalogie d’un dévoiement. Les dimensions  coloniales et post coloniales ne sont pas oubliées, que ce soit d’un point de vue historique ou politique.

L’Avertissement du livre situe le livre dans le moment de tous les dangers «d’une élection décisive pour la France» et dénonce «l’accaparement électoraliste» de la laïcité et «son utilisation frauduleuse», les diverses contributions explicitent le glissement du thème laïque vers le thème national. Le titre d’une des contributions formule la question sous-jacente : «La laïcité, quelle définition?»

Des mises en perspective  historique et typologique sont nécessaires. Elles conduiront à interroger problématiquement les finalités de la Laïcité.

Pour le débat académique, il faut poser les noms de Catherine Kintzler et Pena –Ruiz d’un côté et ceux de Jean Baubérot , Caroline Zuber de l’autre. Philippe Portier parle de deux courants, le premier exclusiviste et le second inclusiviste ( « L’Etat et les religions en France, p. 8 et suivantes). Cette contradiction travaille le champ de la laïcité et elle s’est accentuée avec ce que Portier appelle « l’inflexion sécuritaire » ( p. 256…).

http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=4175

 

Cette contradiction était explicite dans le numéro de mars juin 2001 de « Hommes et Libertés ». Voir l’article de Henri Pena Ruiz : « L’intégration républicaine comme émancipation » et de Jean Pierre Dubois « La laïcité au défi du pluralisme culturel ». L’Université d’automne que les publications de ce numéro d’Hommes et Libertés reprenait s’intitulait « la laïcité à l’épreuve de la diversité ». Le moment institutionnel où la contradiction est à l’œuvre est celui de la loi de 2004. Voir « Hommes et Libertés » jan-mars 2004.

Voir aussi les résolutions des congrès de la LDH. Plus que d’autres, nous placions au regard de nos convictions laïques, la question des discriminations.

Le livre de Jocelyne Maclure et Charles Taylor « Laïcité et liberté de conscience » propose une typologie des courants laïques : deux idéaux types : le type « républicain », le type libéral pluraliste. Voir p. 46-47.

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Laicite_et_liberte_de_conscience-9782707166470.html

 

On comprendra que le moment que nous vivons (accentuation du sécuritarisme et   crise des libertés publiques) a conduit,  à ce que la laïcité exclusive de type républicain autoritaire (Valls) l’emporte dans le débat public. A l’opposé, on peut lire la déclaration commune de la Ligue de l’enseignement, de la Libre Pensée et de la LDH défendant la loi de 1905 ( texte du 08 04 2015).

http://www.ldh-france.org/il-faut-pas-toucher-loi-1905-il-faut-defendre-les-libertes-publiques/

 

Retour aux textes : art 10 de la déclaration de 1789 ; art. 1, 2, 4 de la loi de 1905 ; art. 1 de la Constitution de 1958 ; art 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques ; ce que dit le juge administratif.

http://www.conseil-etat.fr/content/download/36549/316965/version/4/file/dossier_thematique_convictions_%20religieuses.pdf

 

Comprendre la laïcité française ( très indicatif) :

-Histoire : L’Etat et les religions en France : Rousseau : la religion civile/ Constitution civile du clergé/ Concordat/ loi de 1901, exclusion des congrégations d’enseignement/ projet Combes/ opposition de Buisson à l’article 4 de a loi de 1905.

 

-Archéologie : Guerres de religion (1525-1610). 1572, 1598, 1683 (Saint Barthélémy, Edit de Nantes, Abrogation de l’Edit de Nantes). Philosophiquement : le tiers parti ou le parti des politiques : pour une paix civile… Deux citations : « la nécessité (pour les Princes) de souffrir diversité de religion » ( Jean Bodin (1576) ; Pierre de Belloy ( 1585) : « la République n’est pas dans l’Eglise, mais au contraire l’Eglise est dans la République » .

 

Annexes, discussion :

1-Puisque le détournement de la laïcité se traduit par une réduction de la laïcité à un rejet de l’islam. Note sur la question de l’islam et la laïcité,

Il est  nécessaire pour bien construire un cadre de réflexion de se reporter au livre de Philippe Portier « L’Etat et les religions en France, une sociologie historique de la laïcité » ( PUR, 2016). Le dernier chapitre, « l’inflexion sécuritaire », montre bien comment sous le double effet de « la dérégulation des univers confessionnels » ainsi que de « la cristallisation des discours sécuritaires », la tendance « inclusive » de la laïcité (Touraine, Roman, Baubérot) a cédé du terrain à la tendance « exclusiviste » (Kintzler, Pena-Ruiz, Finkielkraut). Ces deux courants sont bien décrits dans l’introduction du livre (p. 8 et suivantes).

Je pose la question de l’islam et de la laïcité en formulant deux paradoxes :

Un paradoxe historique qui donne à voir  la République  ignorer la laïcité en période coloniale. Des congrégations religieuses enseignantes interdites en France à partir de 1902 assurent pour partie l’enseignement  en Algérie.

Un paradoxe théorique, où on voit la laïcité aujourd’hui  céder à une tentation concordataire dans le souhait de contrôler la religion musulmane, cela en contradiction avec l’autonomie des cultes définie à l’article 4 de la loi de 1905 et alors que le dernier titre de cette même loi sur la police des cultes le permettrait  des contrôles sans de véritables nouveautés législatives.

http://www.gouvernement.fr/rappel-du-cadre-legal-permettant-de-sanctionner-les-agissements-contraires-aux-exigences-minimales

 

Deux prolongements à la réflexion. Un premier sur la question de la visibilité, le second sur la construction de lieux de culte.

Beaucoup de laïques mal informés de la question de la possible présence dans l’espace public social (à distinguer de l’espace public étatique) ont manifesté une vraie difficulté avec les signes visibles de l’islam. On mettra cela en rapport avec d’abord la présence sur notre territoire de croyants musulmans (réels ou supposés),  devenus citoyens français mais aussi avec la croyance longtemps évidente pour beaucoup de  laïques de l’effacement des religions produit par la sécularisation (la thématique du retour des religions).

Cette présence sur le territoire de ces croyants a rendu nécessaire pour une raison d’égalité la construction de lieux de culte. Certains y ont vu une forme d’accommodement. L’observatoire de la laïcité prend en compte cette sorte d’accommodement.

http://www.gouvernement.fr/avis-sur-le-financement-la-construction-et-la-gestion-des-edifices-du-culte

 

Enfin est souvent posée  la question du foulard, des femmes et de l’oppression des femmes que le foulard signifierait. Nous avons dès 2004 commencé à interroger le rapport entre défense de la laïcité et question des discriminations, en particulier concernant les jeunes filles et les femmes musulmanes. Voir le dossier d’Hommes et Libertés : le foulard à l’école, un débat mal engagé (n°125, jan. Mars 2004).

 

2-Pistes apparues dans l‘échange :

Question de la distinction entre les trois espaces : l’espace public étatique, l’espace public social ( agora) et les espaces privés.

Question de la neutralité : neutralité de l’Etat et de ses fonctionnaires ( condition de la liberté de conscience des individus) et non  neutralité des individus, y compris dans l’espace public.

Question du rapport entre l’individu et l’Etat ; question des communautés, distinguer communauté et communautarisme ( le débat Dubois/ Pena Ruiz).

Question de l’émancipation : distinguer : être émancipé ( par l’Etat ?) et s’émanciper. Question de la subjectivation.

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