Une étrange maladie travaille à nouveau mon pays et d’abord son récit historique : l’identité nationale.

« J’ai entendu (…) une jeune fille au nom marocain, qui demandait à une autre au nom espagnol : «  Tu as des origines, toi ? » Et elle répondit que oui. Mais qu’est-ce que ce serait, de n’en avoir pas ? »[1]

 

 

Une étrange maladie travaille à nouveau mon pays et d’abord son récit historique : l’identité nationale. Comme l’écrit l’historien Gérard Noiriel : après la seconde guerre mondiale,  « la victoire des alliés (avait) ouvert une nouvelle époque dans l’histoire des usages publics de l’identité nationale (…) les discours xénophobes  et anti sémites (étant) massivement rejetés. » [2]. Malgré les rappels des dangers des politiques identitaires, certains de mes concitoyens cèdent à «  la guerre des identités »[3], voire des civilisations. Je me demande par exemple comment aujourd’hui serait reçu le livre d’Amin Maalouf : « les Identités meurtrières »[4] .

Cette maladie concerne  la politique française et se noue à l’histoire du pays ; elle impacte aussi l’individuation dans les processus de subjectivation et de désubjectivation.

J’ajoute que le traumatisme des attentats que les populations françaises subissent depuis quelques mois a accru la maladie identitaire. Au risque de réduire l’espace de la compassion à l’espace national et identitaire.

 

 

 

Les identités meurtrières.

En 1998, un exilé libanais installé en France en 1976 et devenu « académicien français » publie « Les identités meurtrières ». Un journaliste du Monde[5] y entend « une voix pudique et sereine » qui «énonce tout simplement les enjeux de civilisation pour le troisième millénaire ».

Rappeler quelques grandes lignes du texte en écho des polémiques françaises sur l’identité nationale montrera l’extension de cette fièvre obsidionale qui a touché notre pays.

Le livre commence par l’élaboration de la méfiance de l’écrivain devant les mots « qui paraissent les plus limpides (et) sont souvent les plus traîtres », il dit les pièges de l’identité qui souvent « se calque –en négatif- sur celle de l’adversaire », et illustre «  la complexité- parfois souriante, souvent tragique- des mécanismes d’identité ». Il plaide pour les « appartenances multiples » et pour que chacun maintienne le lien avec sa langue d’origine.

Alors que le débat public français commence à se focaliser sur le « voile » porté par quelques jeunes filles et sur l’archaïsme qui ferait  retour par ce voile, Amin Maalouf renvoie à « la vraie question », non pas de  savoir «  si nous avons affaire à un conflit entre archaïsme et modernité » mais «pourquoi, dans l’histoire des peuples, la modernité est parfois rejetée, pourquoi, elle n’est pas toujours perçue comme un progrès, comme une évolution bienvenue » ( p. 54). Le chapitre II du livre s’intitule : « Quand la modernité vient de chez l’autre ».

A propos du débat  français  sur le voile et la présence dans l’espace public  des musulmans,  qui après les attentats que nous venons de subir a envahi le champ politique, Amin Maalouf posait dès la fin des années 1990 un pronostic  : « lorsqu’ on (les immigrés) sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affirmant avec ostentation les signes de sa différence » (p. 53), « si ces personnes elles-mêmes e peuvent assumer leurs appartenances multiples, si elles sont constamment mises en demeure de choisir leur camp, sommées de réintégrer les rangs de leur tribu, alors nous sommes en droit de nous inquiéter sur le fonctionnement du monde » (…) « c’est ainsi que l’on fabrique des massacreurs ». L’impératif de « choisir son camp » est devenu le leitmotiv de la période qui a suivi les derniers attentats en France : les musulmans sont sommés de se définir par rapport aux terroristes, par rapport au fondamentalisme, par rapport à la religion musulmane, par rapport aux religions et finalement par rapport à une culture à laquelle ils sont supposés appartenir… leurs parents et l’éducation reçue … On imagine l’effet sur un jeune sujet en construction.

 

 

 

 

Le piège de l’identité nationale.

Alors qu’Amin Maalouf souhaitait que l’on séparât non seulement l’Etat et la religion mais aussi « le religieux de l’identitaire «  (p. 110), une autre voie allait s’imposer en France. En 2006, Nicolas Sarkozy annonçait que s’il devenait président, il allait créer un grand ministère de l’immigration ; pendant la campagne qui suivit, il proposait un « ministère de  l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale ». A ce titre, il ajoutait : et du « développement solidaire ». Ces propos étaient largement à finalité électorale mais, commente Gérard Noiriel [6] : « ces propos ont été ressentis par toute une communauté comme une marque de rejet et de mépris, conformément à la logique nationaliste classique du « nous » contre « eux ». Cette logique allait travailler le débat sur l’identité nationale de 2009, des tables rondes sont organisées par les Prefets dans une série de villes, et l’opération fut interrompue pour cause de propos stigmatisants  multiples  et divers.

Invité par le sous-préfet de ma ville à une de ces tables rondes, je lui répondais, le 2 décembre 2009, en tant que président d’honneur de ma section LDH en expliquant mon refus de participer :

1° Ce débat est initié par le Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. On a déjà dit combien était problématique l’association dans cet intitulé de  l’immigration et de l’identité nationale. Nous pensons  à la LDH que dans cette perspective le débat ne peut que faire de l’immigration un repoussoir.

 

2° Ce débat est engagé dans une période pré-électorale où l’immigration revient comme  « question ». Le point 1. 7 du questionnaire national ne peut que confirmer nos inquiétudes. S’interroger pour savoir «comment éviter l’arrivée sur notre territoire d’étrangers en situation irrégulière, aux conditions de vie précaires génératrices de désordres divers (travail clandestin, délinquance) et entretenant, dans une partie de la population, la suspicion vis-à-vis de l’ensemble des étrangers ? » dessine un cercle où se nouent immigration et délinquance.

 

3° Ce débat initié par l’Etat est encore plus problématique à qui pense que l’identité est une question anthropologique avant d’être  politique. Le sujet se constitue comme synthèse en perpétuelle édification de pluralités. Nous pourrions  dans un autre lieu, débattre des appartenances multiples  dans la constitution des sujets, mais nous ne saurions confondre identité et appartenances. La citoyenneté est bien une des composantes des sujets, et de citoyenneté, nous aurions peut-être pu débattre hors du contexte électoral et idéologique.

Je ne changerais pas un mot de ce courrier, aujourd’hui.

La table ronde devait donner lieu dans ma ville à une polémique sur la bi-nationalité. Des  bi-nationaux invités allaient défendre courageusement leur double appartenance. Le député local leur opposa l’idée de l’impossibilité d’une double fidélité.

Dans les derniers mois,  cette question fut imprudemment relancée à propos de la déchéance de nationalité.

 

Une logique identitaire venue de loin.

Le début du XXIème siècle en France n’allait vraiment pas répondre à l’invitation à la prudence d’Amin Maalouf. La montée d’un parti nationaliste (deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002), les querelles sur le voile (qui  donnent lieu à deux lois -2004 et 2010), les demandes de lois laïques nouvelles ont manifesté un véritable détournement de la laïcité dans un sens identitaire, voire communautaire. Alors que depuis la loi de 1905, la laïcité française avait pris un tour libéral fondé sur la liberté de conscience et de culte, sur la séparation des Eglises et de l’Etat permettant une égalité des citoyens, le principe de neutralité de l’Etat faisant  ainsi obstacle  à la discrimination à motif religieux, la « laïcité identitaire »e tant à privilégier une (ou certaines) religion (s) en relativisant le principe de séparation par «  un jeu de pouvoir/autorité réciproque entre l’Etat et la religion qui symbolise l’identité nationale »[7]. La demande implicite de l’Etat est que les « communautés religieuses » « encadrent les individus ». Et  même si le Défenseur des droits, Jacques Toubon, peut déclarer «  la laïcité est la réponse française à la diversité des identités »[8], une laïcité exclusive s’est imposée de plus en plus dans les pratiques quotidiennes de discrimination.

La logique identitaire domine le rapport aux étrangers. Les procédures de naturalisation imposent  (code civil, art 21-24)[9]  « l’assimilation à la communauté française » et malgré cela une forte méfiance  concerne ces français naturalisés. L’assimilation républicaine est de plus en plus «bloquée sur une approche assimilationniste, la demande de naturalisation se focalise sur les attributs culturels, tel le foulard ». Continuer à parler sa langue d’origine en famille devient pour le l’administration un motif de suspicion. Fait retour la figure de l’étranger « indésirable » parce que « inassimilable ». Des années 30 à aujourd’hui, de Georges Mauco aux lois et  pratiques administratives d’aujourd’hui, en passant par le démographe Alfred Sauvy, ont été « inscrits dans la politique républicaine des éléments discriminatoires »[10]. Se développe  une vision de plus en plus pessimiste  de l‘intégration culturelle des « étranges-étrangers » en parallèle de « l’identité malheureuse » (Alain Finkielkraut).    Jean Paul Sartre dans la préface aux « Damnés de la Terre » de F Fanon avait prévenu  à propos de cette construction de l’Autre qu’elle pouvait en conséquence « créer des monstres ».

Gérard Noiriel parle « d’éternel retour de l’identité nationale ». Il montre que cet enjeu des naturalisations est une vieille ritournelle en France. Il montre aussi comment la question de la déchéance de nationalité paraît avec la guerre de 1914, comment la question identitaire avait conduit la France de Vichy à produire un organisme chargé de mettre en œuvre la question juive. Il construit la généalogie de l’identité nationale française à partir des effets de la défaite de 1870 avec la fabrication par l’Ecole de Jules Ferry d’une « galerie de héros nationaux auxquels tous les petits français devaient s’identifier en versant une larme sur les provinces perdues ». La loi sur la nationalité française de 1889 optant pour  une position protectionniste et choisissant  de  distinguer qui est français et qui ne l’est pas, adopte un point de vue « dont les élites ne s’étaient (jusque-là) peu préoccupé ».

Le récit historique français de l’identité nationale se noue donc au choc de la défaite devant la Prusse en 1870. Alors que pour Michelet, vers 1830, « la nationalité, avec sa riche texture de coutumes, de langue et de sentiment, s’inscrit dans la vision d’une solidarité universelle », pour Renan, en 1882, « la nation, redéfinie face à l’ennemi se présente comme un principe spirituel »[11]. « La dette  envers les morts » [12] va  dominer  la pédagogie républicaine  de l’histoire d’un Ernest Lavisse. Si, à croire le dictionnaire Robert, le premier sens d’identité est celui de la médecine légale qui ainsi désigne le cadavre, on comprendra que, même si la 3ème République laissait possible un « processus de différencialisation des affiliations » ( Gérard Noiriel, p. 26), plus on avancera dans le 20ème siècle,  plus la massification enfermera les sujets.

Conclusion :

Je reviens pour finir à Amin Maalouf, à sa revendication d’une identité complexe et au sentiment que « quiconque revendique une identité plus complexe  se retrouve marginalisé» en pensant aux jeunes entre guerres et paix. Nous soutiendrons cette revendication à partir de la distinction empruntée à Paul Ricoeur entre l’identité comme « mêmeté », c’est-à-dire comme « équivalence entre deux choses » et l’identité comme « ipséité » où l’identité est construction du sujet. Ricoeur [13]parle alors d’identité narrative. Le sujet est alors moins une essence qu’un processus et c’est particulièrement le cas des plus jeunes.

Il est clair que ce sujet en devenir dans la mondialisation contredit (y compris par des comportements déviants)  le modèle national de l’identification proposée par un pouvoir normatif. On comprend que c’est sa vitalité que l’individu opposera aux impératifs parfois paradoxaux qui lui sont imposés, lui demandant de devenir ce que les conditions réelles lui interdisent de devenir. Dans la contemporanéité,  l’individualisme est celui d’un individu qui « désire maîtriser  son existence, diriger son expérience » et qui en conséquence contredit « l’universalisme abstrait » républicain [14]. Comment penser l’autre si soi-même, comme l’autre, sont réduits à être sous la modalité de l’être chose.

 

 

Je disais pour commencer que mon pays était travaillé par une maladie  identitaire. Cette maladie est idéologique. L’idéologie tourne le dos à la vie. Prenons garde, donc, que cette idéologie meurtrière ne vienne à bout des potentialités de l’avenir, elle a déjà dans le passé, tué. Et c’est d’abord la jeunesse qu’elle  fauche.

 

 

 

 

[1] Alexis Jenni, postface à «  Vers la guerre des identités ? » La découverte 2016, p. 260.

[2] Gérard Noiriel : «  A quoi sert l’identité nationale », p. 47. Agone 2007.

[3] Voir l’ouvrage collectif «  Vers la guerre des identités ? »

[4] Amin Maalouf : « Les identités meurtrières » Grasset 1998.

[5] Voir la quatrième de couverture de l’édition de poche.

[6] « A quoi sert… », p. 114 .

[7] Jean Baubérot, p. 86 du « Monde qui vient » La découverte 2016.

[8] La Montagne, 8-10-2016.

[9] Bien que le Code civil se réfère explicitement à la notion d’assimilation en 2015, le député Guillaume Larrivé a déposé une proposition de loi visant à Constitutionnaliser cette notion : « Nul ne peut acquérir la nationalité française s’il ne justifie de son assimilation à la communauté française ». Il y va clairement d’une obstination !

[10] Piero-D Gallaro, «  Le contrôle d’assimilation, entre incantation d’un creuset français et la fabrique de monstres ». « Vers la guerre des civilisations », p. 170 et suivantes.

[11] Marcel Détienne, « L’identité nationale, une énigme ». Folio Histoire, p. 47.

[12] Titre du chapitre 3 de « l’identité nationale, une énigme ».

[13] Paul Ricoeur : « Soi-même comme un autre », Point Essais.

[14] Michel Wieviorka : Citoyenneté et individuation. Le Monde qui vient, p. 269.

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Débat dans l’anti racisme.

Forum sur l’antiracisme politique (4/6): la racialisation de l’antiracisme

Un clivage se dessine entre des associations qui se veulent universalistes, et qui sont souvent blanches, et des associations qui revendiquent de représenter les racisé-e-s, au risque d’être taxées de communautarisme. Comment travailler ensemble pour ne pas faire le jeu du racisme? Débat: Eric Fassin (Paris-8), Youcef Brakni (coll. Bagnolet), Michel Tubiana (LDH), Anina Ciuciu (Mvt 16 mai). Vidéos

 

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