Un article de Joëlle Bordet pour la revue Topique, 2015.

Un défi démocratique: la quête d’autorité et de reconnaissance des jeunes hommes des quartiers populaires

                                                   Joëlle Bordet août 2015

 

La reconnaissance des jeunes des quartiers populaires, un enjeu de plusieurs générations

 

Depuis plusieurs générations, les jeunes vivant dans les quartiers populaires  s’identifient à des stéréotypes qui rendent difficilement visibles et accessibles leur subjectivité de sujet  à la fois dans leur singularité et dans leur dynamique collective. Les jeunes hommes en particulier mettent en scène des stéréotypes comme celui d’être délinquant, dominateur des femmes, violent. Comme tout stéréotype, ils indiquent des caractéristiques à l’œuvre ; en effet, certains d’entre eux peuvent être au prise avec celles-ci, pour autant ils ne peuvent pas y être totalement réductibles. La mise en œuvre de ces stéréotypes constitue des mécanismes de défense et de méconnaissance à la fois pour eux-mêmes et pour leurs interlocuteurs. (Adolescence et idéal démocratique. Accueillir les jeunes des quartiers populaires. Philippe Gutton, Joëlle Bordet .Editions Inpress.2014).Ils influencent profondément les processus d’adolescence de ces jeunes, leur dynamique identitaire et leur façon de « se saisir » du monde.

Leurs capacités à ne pas s’enfermer dans le stéréotype et à dépasser la jouissance immédiate qu’il confère dépend de multiple facteurs : la dynamique familiale, la sécurité initiale affective et la valeur primaire qui est accordée aux jeunes mais aussi et surtout sa dynamique de socialisation, ses réussites et ses possibilités de se reconnaitre une valeur sociale.

Nous nous souvenons d’un entretien collectif à Montreuil avec des jeunes hommes concernant le sentiment d’insécurité; l’un d’entre eux prend la parole et dit : » madame, vous êtes toute seule dans le noir et je marche derrière vous, alors vous avez de plus en plus peur, alors je disparais. » Nous parlons alors une heure environ sur ce que confère ce sentiment de faire peur à l’autre …l’un d’eux dira :  » ce n’est pas drôle, madame mais c’est drôle quand même  » .Exister en faisant peur à l’autre par l’exposition de son corps, par l’affirmation de son énergie, ce sont des processus que nous avons souvent  identifié dans l’espace scolaire. Certains adolescents au collège dans des affrontements de pouvoir avec des enseignants interposent leur corps entre eux et l’enseignant, ils cherchent par celui-ci à intimider et mettent en scène le stéréotype dont il se sent  l’objet.

 

Les jeunes filles sont  au  prise avec des stéréotypes d’un autre ordre, en particulier celui de la victime soumise au prise avec la violence des frères. Ce stéréotype exprime des réalités à l’œuvre mais traversées  de nombreuses contradictions vécues de façon singulière par chacune d’entre elles. Le film d’Helene Milano, » les roses noires  » montre bien comment être fille et devenir femme dans un quartier populaire où vivent de nombreuses personnes issues de l’immigration supposent des démarches spécifiques et singulières .Plusieurs facteurs y contribuent : les dynamiques et les cultures familiales, l’insertion sociale et le rôle des frères dans le quartier, l’absence d’anonymat et les modes de surveillance locaux. Ceci dessine une cartographie complexe où chaque jeune fille se fraie un itinéraire spécifique .Je me souviens toujours avec émotion de cette jeune femme, qui dans le film dit comment pour devenir la femme autonome qu’elle est devenue, ne peut pas oublier  » le petit garçon qu’elle a été à l’adolescence  » .Cheminements complexes de ces jeunes femmes pour exister à leurs propres yeux et dans ceux des autres.

 

Les relations entre les jeunes et les jeunes hommes sont l’expression de processus complexes et ne peuvent pas être réductible à un essentialisme cultuel et/ou religieux même si aujourd’hui cette figure tend à s’imposer. Ce vécu des stéréotypes, leur intériorisation et leur mise en scène influencent profondément ces relations et leurs caractéristiques de domination. Face au renforcement du contrôle social, en particulier par l’ensemble des forces de sécurité sur les jeunes hommes et au vécu d’humiliation qu’il génère, ces derniers, en quête de légitimité et d’autorité, sont pour certains d’entre eux de plus en plus dominateurs et dans le contrôle des jeunes filles vivant dans leur univers quotidien. Nous connaissons ce processus depuis de nombreuses années .Au fur et à mesure de l’augmentation  des replis dans les milieux de vie de proximité il se renforce et les modalités de contrôle des jeunes femmes, en particulier de leurs fréquentations et de leurs circulations s’intensifient. Il vient pallier une reconnaissance sociale défaillante (cf Axel Honnet. La société du mépris) et attribue à ces jeunes hommes une autorité très circonscrite qui contribue à leur enfermement dans l’entre soi. Favoriser l’accès à l’autonomie des jeunes, la reconnaissance de leur singularité, leur valeur pour eux-mêmes et pour les autres ont permis à de nombreux jeunes de sortir de cette spirale et d’établir d’autres rapports avec les jeunes femmes dont leur propre sœur. Nous connaissons de nombreux jeunes issus de l’immigration et souvent de confession musulmane qui aspirent à une émancipation partagée et à des rapports caractérisés par l’égalité et la reconnaissance mutuelle entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas sans tension et sans effort important de leur part, pour trouver ces chemins et les affirmer  auprès des autres jeunes hommes, mais nous sommes souvent interpellés par la conscience aiguë de leur implication dans ces changements. Ces transformations constituent un métissage des valeurs, des références et créent de nouveaux rapports sociaux entre hommes et femmes; cependant, nombre de jeunes dans cette dynamique quittent les quartiers populaires ou ne les investissent plus et ne constituent pas une force de changement auprès des jeunes hommes et femmes les plus dominés et fixés dans les quartiers. Il est néanmoins à souligner que nombre d’entre eux deviennent éducateurs ou animateurs professionnels  ou militants associatifs, impliqués au quotidien dans les quartiers  pour soutenir pour d’autres jeunes cette perspective sociale et culturelle.

 

Aujourd’hui, soutenir cette ouverture devient très difficile, e renforcement des modes de contrôle social y contribue. Depuis les attentats de janvier, nous constatons le développement d’un sentiment de suspicion, la figure stéréotypique du jeune potentiellement terroriste, engagé dans un départ au Djihad s’impose et crée de nouvelles dynamiques. De fait ,l’infiltration dans les quartiers de modes de surveillance des jeunes au quotidien selon des modalités non explicites pour les habitants mais aussi parfois pour les responsables locaux créent un renforcement du sentiment d’être potentiellement suspect mais confère aussi à certains jeunes un horizon nouveau, rendu très  visible, voir surligné par les médias et certains responsables politiques.( cf. article sur les réseaux sociaux et le départ à Daesch dans Hommes et liberté J.Bordet.2015).Au prise au quotidien avec les actions de contrôle social relatif à la délinquance et aux affrontements avec la police, dans certains quartiers ,la tension est très grande et rend de moins en moins crédible cette possibilité d’être reconnu comme les autres, citoyens de la République, à la fois sujet politique, anonyme mais légitime .

Dans ce contexte l’intervention du  » tiers public  » en particulier des professionnels de la jeunesse, porteur de cette perspective d’autonomie devient de plus en plus difficile. Souvent pris à partie eux même par ces acteurs de la sécurité, il leur est de plus en plus complexe d’affirmer ,en particulier pour les jeunes professionnels issues de l’immigration, que devenir  » comme les autres  » est possible, ils sont alors eux-mêmes dans de grandes contradictions et expriment le sentiment d’être plus des « fusibles » que des passeurs ,objets d’identification positive.

 

 

‘L’essentialisme  musulman, un attrait pour retrouver une dignité et une autorité

 

L’ethnicisation actuelle du débat public et de l’information fait émerger une figure essentialisée du  » musulman » ,créant une unité idéologique, gommant à la fois les contradictions, les complexités des cultures des populations de confession musulmane et réifiant les subjectivités singulières des personnes qui se réfèrent à cette religion ( cf . texte de Fethi Benslama) Outre les attentats de janvier 2015,les dynamiques de la mondialisation, les recompositions tragiques du Moyen Orient, l’émergence de Daesch jouent un rôle central à ce propos. Aujourd’hui l’espace-temps entre l’Europe et ces territoires s’est totalement modifié, en particulier depuis les attentats de janvier. Plus que jamais les quartiers populaires où vivent de nombreuses personnes issues de l’immigration de confession musulmane sont pris dans ce processus. Pour certains jeunes, ces territoires constituent un attrait de proximité. Il devient quasi impossible  pour les jeunes adultes de ces quartiers de ne pas se construire en référence à cette figure  » essentialiste  » .Elle viendrait signifier qu’il existe de façon intangible et  » naturelle » un être en soi  » musulman » .Cependant pouvoir être reconnu par soit même et par d’autres comme un  » bon musulman  » suppose de nombreux efforts en particulier le respect des prescriptions alimentaires et sexuels.

Nous ne désignons pas là, la transmission de traditions ou d’un repli communautaire, dynamiques elles aussi à l’œuvre  mais l’émergence d’un un nouveau sujet social essentialisé, produit d’une dynamique à la fois politique et médiatique. Ceci se traduit concrètement sur plusieurs sites où nous travaillons à la fois dans le discours des jeunes mais aussi dans les modes de présence collective  et individuelle.

Nous faisons l’hypothèse qu’il ne s’agit pas seulement d’une expression défensive masquant des contradictions de construction identitaire comme nous l’avons antérieurement analysé(cf. les jeunes de la cité .PUF .1997J Bordet ) mais de l’émergence d’une figure de référence pour nombre de jeunes .En référence aux figures émergentes de la mondialisation, les jeunes des quartiers populaires issus de l’immigration et de confession musulmane ,pour beaucoup d’entre eux, de fait se situent par rapport à celle-ci. Déjà, nos derniers travaux montrent la complexité de cette dynamique : certains d’entre eux combinent une appartenance communautaire et cette essentialisation mais n’affirment pas d’appartenance à un courant religieux comme le salafisme, d’autres au contraire recherchent une cohérence quasi sectaire amalgamant l’appartenance communautaire, le dessein religieux et politique et cette essentialisation, d’autres au contraire expriment au travers de cette affirmation essentialiste ,le désir d’exercer du pouvoir politique en particulier au plan local. Nous sommes actuellement dans de grands changements, rapides qui interpellent les responsables politiques locaux et les professionnels et militants associatifs qui accompagnent ces jeunes au quotidien dans leurs dynamiques de socialisation.

Nous pensons que pour ne pas être, ni  dans le refus, ni dans le déni de ces évolutions, il nous faut faire un effort de penser collectivement, pour surtout ne pas renoncer à faire advenir ces jeunes comme sujet politique et culturel, enjeu central de la démocratie. L’hypothèse énoncée précédemment mérité d’être mise à l’épreuve de ces analyses collectives.

 

Cette  figure essentialisée du  » musulman », à la fois très émotionnelle et abstraite ,à distance de la complexité des représentations ,peut attirer les jeunes des quartiers populaires, car elle se présente comme a -conflictuelle, sans effort de négociation et comme une revanche immédiate du sentiment victimaire et d’indignité qu’ils éprouvent depuis plusieurs générations et, qui ne trouve pas d’ issue politique soutenue réellement dans nos dynamiques démocratiques actuelles. Aucune demande des jeunes des quartiers populaires n’a de fait  trouvé d’écho et de travail réel depuis les dernières élections; nous faisons référence à la demande de contrôle au faciès de la police, mais aussi à la loi de vote pour les étrangers ,signes grandement attendus mais aussi à la lutte contre les discriminations et le racisme quotidien .A l’inverse ,l’évolution de la situation globale a rendu encore plus difficile l’existence quotidienne de ces jeunes sur un fond de crise sociale aujourd’hui sans issue.

Dans ce contexte, les rapports entre les jeunes filles et les jeunes hommes constituent un enjeu important car il est à la charnière de dynamiques anthropologiques et politiques. Pour de nombreux jeunes filles et garçons, cette référence à  » être musulman  » et à se faire reconnaitre comme tel peut constituer un grand attrait. Pour les hommes, la référence à cette figure telle qu’ils l’envisagent leur donne une autorité immédiate sur les jeunes filles et poursuit ainsi son autorité supposée dans la famille, dans son appartenance communautaire et dans la société. C’est une dynamique de réassurance immédiate de sa légitimité et de sa dignité, qui lui est conférée parce qu’il est « homme » .Nos entretiens avec des jeunes filles, dont nombre de jeunes filles converties nous montrent aussi un attrait pour cette dynamique a -conflictuelle où il existerait un continuum entre « être musulmane ,être une épouse et une mère de famille », chemin alors déterminé où la complexité et les contradictions du désir et de l’amour  mais aussi de la liberté au sens du sujet  interviennent tellement peu.. .nous avons été aussi très sensible à leur revendication de dignité pour les garçons et comment pour ces dernières  accepter cette condition de femme est une façon de retrouver de la dignité pour tous…pouvoir être là avec elles, débattre, ouvrir des chemins à d’autres réassurance de leur féminité, de leur liberté de sujet n’est pas facile. Le débat médiatico – politique national  sur les rapports de genre tel qu’il a eu lieu   n’a pas facilité les possibilités  de tenir de telles ouvertures.

 

Tenir une position de  » témoin-interprète « pour favoriser la réassurance des jeunes et leur ouverture à l’autre

 

Nous pensons  cependant, qu’à l’adolescence être là, avec eux , dans cette position de  » témoin -interprète que nous avons exposé dans l’ouvrage écris avec Philippe Gutton interroge, ouvre de nouvelles possibilités et de nouveaux  » arrangements  » complexes et inattendus. Tenir cette position créatrice suppose de pouvoir s’étayer sur d’autres expériences et analyses que celles spécifiques à ces jeunes. L’écriture du livre avec Philippe Gutton, en lien avec ses travaux théoriques sur l’adolescence a favorisé notre propre « désenclavement  » intellectuel et d’actions .Il est extrêmement important de ne pas renoncer ni au désir, et à la liberté pour et avec ces jeunes tout en assumant l’insécurité qu’ils  génèrent  pour eux et pour leur environnement  .La reconnaissance clinique de la métamorphose de l’adolescence, de ses enjeux affectifs ,sexuels permet d’entendre ces jeunes comme les autres adolescents au prise avec des processus sociaux et politiques spécifiques. Cela donne du temps au temps, enjeu central de l’accompagnement à l’adolescence pour ne pas les fixer dans nos représentations  à un destin définitif .Nous avons beaucoup d’exemples en France et à l’étranger de jeunes pris dans ces évolutions complexes. Nous pensons à cette jeune fille, initialement rappeuse à Dakar, qui a décidé d’appliquer une discipline prescrive très grande pour  » être une bonne « musulmane » , particulièrement en portant un grand voile, et qui quelques mois plus tard a combiné de façon beaucoup plus douce et reliée , ces différentes facettes de son identité et de ses ancrages culturels. Dans ces rapports à la fois intimes et politiques des jeunes filles et des jeunes garçons, ces positions du tiers sont très importantes, ceci suppose un grand travail en particulier avec ces acteurs en position de tiers ( éducateurs, animateurs, responsables associatifs ) car ils sont les premiers soumis à ces tensions et à ses contradictions, à la fois au quotidien avec les jeunes et dans leur propre histoire de vie. Seul, un travail d’élaboration permet ensemble de trouver des réponses ,des posture, des modes de questionnement mais aussi l’humour qui permet de se décaler de ce qui nous parait inquiétant ou outrageant .Nous pensons à cette situation déjà ancienne, où un jeune, connu depuis des années par Nadia, animatrice refuse de lui serrer la main parce « qu’il est devenu un bon musulman » ou plus dernièrement à cet animateur, cadre du service jeunesse de la municipalité où nous intervenons , qui m’accueille à la Mosquée avec un surplomb d’autorité masculine tout à fait affirmé…sans un travail sur soi parfois difficile et une conscience aiguë de nos propres mouvements contre-transférentiels, il est impossible de construire des positions  » justes » en situation, ni dans l’adhésion, ni dans le refus .En cela le travail clinique constitue une ouverture et une chance pour accompagner ces jeunes vers des alternatives démocratiques .

 

 

Publicités