Joëlle Bordet est invitée le 30 avril par la section LDH de Roanne.

Entretien avec Joëlle Bordet,  pour le numéro 169 de la revue de la LDH Hommes et Libertés. 

Les jeunes, la laïcité, leurs idéaux : quels repères ?

 

Joëlle Bordet, psycho-sociologue et membre du Comité central de la LDH, travaille depuis des années auprès des jeunes des quartiers populaires. Si elle constate aujourd’hui un risque de repli dans l’entre-soi, elle voit la laïcité comme un repère commun, favorable aux affirmations identitaires et à la médiation. *

 

* Cet entretien a été réalisé avant les événements du 7 janvier 2015.

 

Daniel Boitier (LDH) : Vous êtes psychosociologue et militante de l’éducation populaire, vous travaillez avec les jeunesses des périphéries, comment cela s’articule-t-il avec votre approche de la laïcité ?

Joëlle Bordet : Dans les quartiers populaires urbains, les métissages culturels se développent et s’affirment. Cela ouvre de nouvelles dynamiques collectives, de nouveaux rapports au politique. C’est aussi source de tensions et de risques de repli dans l’entre-soi. Dans ce contexte, la laïcité, par son histoire, sa richesse, ouvre des voies de médiation, d’étayage favorable à la reconnaissance des affirmations, caractéristique des rapports sociaux dans le contexte actuel de mondialisation.

 Votre travail conduit à revenir sur des questionnements que nous travaillons à la LDH sur les rapports individus/communautés/République (voir Hommes & Libertés n° 140, décembre 2007). Votre expérience des périphéries me semble nourrir et repenser nos analyses, dans l’espace contemporai

La référence actuelle à la neutralité est l’expression d’une approche défensive de la République vécue comme menacée dans son intégrité, ou traduit la référence à des rapports duels de civilisation entre « l’Occident et la civilisation musulmane », qui ne dit pas son nom. Dans les deux cas, cette approche de la laïcité ne permet pas de se saisir, de façon créative, de l’évolution des rapports entre vie publique et vie privée dans la société. En effet les travaux de philosophes, comme ceux d’Ehrenberg, montrent que cette distinction, à l’œuvre au siècle où la loi sur la laïcité a été édictée, est complètement bouleversée. La reconnaissance sociale passe en effet, au quotidien, par l’affirmation de son identité dans ses multiples facettes. L’usage des réseaux virtuels y contribue. Nous pensons que, dans ce contexte, la laïcité en tant que philosophie politique peut contribuer à accueillir ces évolutions et à favoriser la création de nouveaux modes de médiation.

Des communautés, et de leur nécessaire prise en compte, au communautarisme, il y a l’espace des manipulations et des tentatives de prises de pouvoir dans (contre) la République. La dénonciation des communautarismes est devenue un lieu obligé du débat politique. Comment interprétez-vous ces manipulations, dans votre pratique dans les quartiers populaires et ailleurs 

L’insécurité sociale, les difficultés dues à la précarité, les évolutions des modes de communication contribuent au développement de rapports sociaux individualistes et, pour certaines personnes, à de grandes solitudes. Dans ce contexte, les replis dans l’entre-soi se développent dans les quartiers populaires, même si des solidarités sont toujours très présentes. Ces replis peuvent être l’objet de manipulation, de recherche d’appartenance à des groupes fermés. La diabolisation de ces processus au nom d’un communautarisme à caractère religieux musulman ne peut que renforcer ces dynamiques de manipulation.

Au quotidien, l’enjeu est celui d’une présence active, pertinente et créatrice de l’action publique en lien et avec les habitants. Dans le contexte, actuel nous craignons que l’affaiblissement des politiques publiques ne mette en danger ces capacités collectives de transformation, et favorise ces replis et ces manipulations. L’affirmation d’une laïcité créative peut favoriser la pertinence de l’action publique menée au quotidien par l’ensemble des acteurs sociaux.

 Votre travail analytique vous conduit à réfléchir sur les formes multiples des « entrées dans la haine ». Ces devenirs pathologiques peuvent-ils être analysés dans leurs processus ? Une pédagogie peut-elle être efficace, face à ces dérives

Depuis de nombreuses années de nombreux jeunes s’enferment dans des dynamiques victimaires et ne trouvent pas d’issues politiques à leur demande de reconnaissance. Aujourd’hui, certains d’entre eux, en particulier des personnes de 30, 35 ans, confrontés à l’absence de perspective de réalisation, sont aux prises avec des dynamiques paranoïaques et pensent être menacées dans leur existence de façon voulue et délibérée par les pouvoirs en place. Analyser ces processus par une approche « complotiste » nous semble empêcher de repérer ces dynamiques à caractère paranoïaque. Ce type d’approche politique peut être soutenu, mais sa dimension de dénonciation ne suffit pas à transformer le réel. Repérer et analyser ces dynamiques peut permettre de créer de nouveaux modes de dialogue et de pédagogie. C’est ce que nous allons réaliser dans un programme de travail, en lien avec la LDH, et porté par le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) au plan national.

 

Dernier livre de Joëlle Bordet :

Adolescence et idéal démocratique. Accueillir les jeunes des quartiers populaires

Joëlle Bordet, Philippe Gutton, participation de Serge Tisseron

Editions In Press, 2014

19 euros
Adolescence et idéal démocratique est un livre de psychologues de l’adolescence, et, en tant que tel, un livre politique. A partir de l’adolescence comme « engagement actif » est interrogée l’aspiration à un idéal démocratique, comme construction. L’idée clef de ce livre est qu’il n’y a pas « de sujet sans intersujet ; pas création subjectale sans la présence de l’Autre ‘de plus d’un autre’ ; pas d’adolescence solitaire ; elle est toujours solidaire ».

Le sous-titre du livre « Accueillir les jeunes des quartiers populaires » renvoie à la reconnaissance de ce que produisent, dans notre société mondialisée, ces jeunes, en « ouvrant les voies pour se dégager des stéréotypies mais aussi des victimisations, héroïsations et conformismes empêchant la créativité adolescente ». Le livre précédent de Joëlle Bordet (Oui à une société avec les jeunes des cités ! *) était sous-titré « Sortir de la spirale sécuritaire ».

A la croisée du psychanalytique, de l’anthropologie et de l’intervention pédagogique, le réseau international de chercheurs « Jeunes, inégalités sociales et périphéries » manifeste comment ces « personnages tiers » ou « témoins interprètes » peuvent accompagner le paraître au monde de ces jeunes.

Un livre politique – si la politique est « pluralité », au sens d’Hannah Arendt. D’abord pluriel dans l’écriture : on y lira les témoignages de ces « passeurs », souvent venus des Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa).

 

* Editions de l’Atelier, 2007.

 

 

 

 

 

 

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Combattre l’antisémitisme, refuser l’amalgame « critique du gouvernement d’Israël » et antisémitisme.

 

Mal nommer les choses, c’est ce que fait Manuel Valls en déclarant que l’antisionisme est « tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël ».

On peut lire sur le site du Collectif  » trop, c’est trop », sous la signature de  :

Sophie Bessis, Alice Cherki, Suzanne Citron, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Véronique Nahum-Grappe et Bernard Ravenel.

Nous sommes profondément choqués par les propos du premier ministre Manuel Valls qui a affirmé, le 7 mars, lors du dîner du CRIF, que l’antisionisme est « tout simplement le synonyme de l’antisémitisme et de la haine d’Israël ». Il a repris les accusations de Benyamin Netanyahu prétendant que ceux qui critiquent sa politique de colonisation des territoires palestiniens occupés en 1967 sont des antisémites. Manuel Valls a aussi stigmatisé « l’antisémitisme dans les quartiers populaires d’une jeunesse radicalisée », faisant écho aux propos l’an dernier le président du CRIF qui attribuait « toutes les violences antisémites » en France aux « jeunes musulmans ». Cette accusation à l’emporte-pièce, comme l’assimilation de tout antisionisme à de l’antisémitisme, par lesquelles Manuel Valls cherche à imposer à la France des conceptions très personnelles, sont inadmissibles.

 

L’existence d’un mouvement juif antisioniste a marqué l’histoire du judaïsme européen au XXe siècle. En l’ignorant, Manuel Valls se fait manipuler par les gouvernants israéliens qui cherchent à cacher l’existence de cet antisionisme. L’antisionisme est une position politique qui n’a rien à voir historiquement et conceptuellement avec le racisme anti-juif, même si certains courants masquent leur antisémitisme par le recours à un langage antisioniste. Ses déclarations sont un poignard dans le dos des mouvements anticolonialistes israéliens affrontant aujourd’hui dans des conditions de plus en plus difficiles l’expansionnisme colonial du gouvernement Netanyahu qui les accuse de faire le jeu des antisémites. Confondre antisionisme et antisémitisme conduit à criminaliser des positions politiques, comme celles de la campagne BDS, Boycott, Désinvestissement, Sanctions. Cela revient à interdire tout débat sur la question israélo-palestinienne et son histoire.

 

Autant la vigilance est indispensable vis-à-vis de toute forme de racisme anti-juif qui se mêlerait au soutien des droits des Palestiniens, faisant alors du tort à leur cause, autant on ne peut jeter le discrédit sur les réactions de solidarité qu’expriment de nombreux de nos concitoyens héritiers de l’histoire coloniale. L’histoire de l’antisémitisme européen, le terme de sionisme et ses multiples usages jusqu’à aujourd’hui sont l’objet de deux contributions sur le site de « Trop, c’est trop ! »

 

Une troisième porte sur la nécessaire demande de suspension de l’Accord d’association de l’Union européenne avec Israël. C’est cette exigence de sanctions — qui correspond au S de BDS — dont nous souhaitons souligner l’importance aujourd’hui. Il est scandaleux que les campagnes de boycott des produits israéliens soient accusées d’être en elles-mêmes antisémites et poursuivies en France au mépris de la liberté d’expression. Nous protestons en particulier contre les atteintes à celle-ci intervenues récemment lors de trois manifestations parisiennes, suite à une prise de position scandaleuse du Conseil de Paris, de la part de la police contre des personnes portant un tee-shirt avec l’inscription « Boycott Israël ». Ces actes de répression, comme les arrêts de la Chambre criminelle de la Cour de cassation d’octobre 2015 sur lesquels ils se fondent, sont contraires aux droits de l’Homme. Le droit de manifester librement, de manière pacifique, hors de toute expression raciste ou antisémite, contre la politique de cet Etat, doit être fermement défendu.

 

Mais, pour notre part, nous préférons appeler à la suspension de l’Accord UE-Israël plutôt qu’au boycott des produits israéliens. La question du boycott est aussi choisie par les défenseurs de la politique de cet Etat comme un moyen d’instrumentaliser la peur de l’antisémitisme chez les Juifs de France pour tenter de leur faire défendre sa politique. La demande de suspension de cet accord, déjà votée en 2002 par le Parlement européen mais non suivi d’effet, et de l’arrêt de toute coopération militaire et sécuritaire, est non seulement la plus redoutée par cet Etat mais la plus efficace pour développer en France et en Europe la solidarité avec la Palestine, elle n’offre pas de prise à cette instrumentalisation par nos ennemis de réactions de crainte héritées de l’histoire européenne chez une partie des Juifs et de l’opinion. La suspension de l’Accord UE-Israël doit faire l’objet d’une vaste campagne fondée sur le droit international et l’appel à la raison pour que l’Union européenne ait le courage de prendre une telle décision.

 

Sophie Bessis, Alice Cherki, Suzanne Citron, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Véronique Nahum-Grappe et Bernard Ravenel.

 

 

Dernières publications sur le site trop-cest-trop.fr, à la rubrique « Contributions » :

 

– « Au croisement de trois histoires : antisémitisme, sionisme et droits des Palestiniens », par Gilles Manceron,

– « Racisme, antisémitisme et défense des droits des Palestiniens », par le Comité rennais de l’Association France Palestine Solidarité,

– « En finir avec l’impunité d’Israël : l’Europe doit suspendre son accord d’association avec cet Etat », par Bernard Ravenel.