Pour aller au-delà d’une polémique répétitive sur la laïcité…

Oubli et détournement de la laïcité « séparatiste », du retour d’une laïcité « concordataire » pourtant récusée par la loi de 1905.

Une polémique ancienne est relancée bruyamment ces jours-ci entre une laïcité autoproclamée « républicaine », laïcité de combat antireligieux exclusive de l’Islam, substantielle au point de vouloir se substituer aux religions ; et une laïcité de coexistence pluraliste par définition, dont je me réclame avec beaucoup d’autres, que je qualifierai de « principe démocratique procédural et inclusif ». Selon les militants laïques autoproclamés « républicains », cette laïcité inclusive serait menaçante pour leur laïcité républicaine et donc pour la République elle-même. Et les positions, ou plutôt les analyses, rappels des textes et jurisprudences, memoranda publiés et remis au Premier Ministre et au Président de la République par le Président, Jean-Louis Bianco, et le rapporteur, Nicolas Cadène, de l’Observatoire de la laïcité, représenteraient cette tendance d’une laïcité pluraliste donc « antirépublicaine » ; puisque cette République serait par essence une, indivisible, ce pluralisme-même mettrait ainsi en question son unité, et menacerait donc la République dans son principe.
Cette polémique qui traverse la laïcité  peut être lue comme l’effet d’une confusion ancienne entre « laïcité » et « religion civile », qu’on renverrait alors à l’histoire longue du rapport dans la France révolutionnaire entre l’Etat et les religions. Ce qui fait polémique renvoie aussi à un débat plus récent, et qui concerne la compréhension de la loi de séparation de 1905 ; y fait retour une conception quasi concordataire de la laïcité et une prétention à contrôler les religions (ou au moins une), voire les responsables religieux : rappelons que la laïcité combiste était de cet ordre-là. En forme de boutade, ce serait  la faute à Bonaparte. C’est ce retour du « concordataire », et d’une tendance autoritaire dans la laïcité, qui fait plutôt notre actualité laïque. Et cette actualité est nouée à l’islam dans le débat public français depuis 2004 voire plus loin, si on accepte la périodisation de Thomas Deltombe dans « l’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975- 2005 ».
Cette torsion de la laïcité se situe à la jonction de plusieurs temporalités. Le moment des attentats islamistes que nous vivons se focalise sur les mesures policières de contrôle d’une population dont sont issus certains des terroristes et favorise la stigmatisation de nos compatriotes de religion musulmane ou supposée telle. Cette torsion (véritable détournement) suppose pour être comprise l’analyse de la dévalorisation de l’islam et de sa prétendue incompatibilité avec la République, qui renvoie aux discriminations post coloniales. Arlette HeymanDoat, dans « La Guerre d’Algérie » (Dalloz 2012, p. 17 et suivantes : » le droit des colons, droit de l’inégalité »), montre comment la IIIème République a constitué la catégorie de « musulman » comme figure de l’absence de droit. Dans « les mémoires dangereuses », Benjamin Stora tire un fil entre l’Algérie coloniale et la France d’aujourd’hui, travaillant les dimensions contradictoires des mémoires, il manifeste comment les thèses politiques de la droite et de la droite extrême rejouent dans notre actualité la guerre d’Algérie. Dans ce contexte où à droite, et parfois à gauche, on revendique une réforme de la loi de 1905 dans le sens d’un contrôle et d’une invisibilisation des religions, d’une dénonciation de certains de leurs fonctionnements (ce que l’Article 4 avait exclu) et un durcissement de la police des cultes (pourtant existant dans la loi de 1905), il est nécessaire pour comprendre cette tendance concordataire de se reporter à ce que Danièle Lochak appelle la « régression napoléonienne » ( Le droit et les juifs en

12
France depuis la Révolution – Dalloz 2009, p. 48 et suivantes pour les textes juridiques). C’est comme si le scénario des années 1802 à 1808, le Concordat, les religions reconnues, le Grand Sanhédrin, se recomposait à propos e l’islam. Il s’agissait pour Bonaparte de soumettre les Juifs de France à un contrôle qui mettait les pratiques religieuses en concordance avec les normes du Code civil et qui s’accompagnait du décret « infâme», mettant sous surveillance de manière discriminatoire, l’activité commerciale des juifs. Il s’agit aujourd’hui de dénoncer la culture de nos concitoyens supposés musulmans, culture soupçonnée d’être favorable à l’islamisme, au risque d’une accentuation des discriminations. Curieuse concordance des temps, à côté des questions concernant les cultures du quotidien, les questions posées aux juifs de France (1806), se doublaient de la question : « qui nomme les rabbins ? ».
Dans le contexte d’aujourd’hui, il est et sera toujours plus difficile de défendre la loi de séparation comme laïcité de liberté pour tous. Et cela d’autant plus que nous sommes en présence de ce que certains appellent un « retour du religieux », précisément, en particulier avec l’islam, du retour de religions qui réclament à être visibles dans l’espace public (ce que n’exclut pas la loi de 1905). Il est pourtant indispensable que nous ne cédions rien de la défense des libertés ( ici, de conscience ET de culte) si nous voulons ne pas laisser s’approfondir le tournant autoritaire de la République que nous lisons à tous les niveaux (et qui s’autorise de la réalité des attentats pour limiter les libertés), nous le devons parfois y compris contre nos propres convictions qui peuvent être légitimement anti religieuses … Nous devons soutenir que la tendance concordataire que nous constatons dans le débat public ( teintée de ce que l’on peut appeler une catho-laïcité), est contradictoire avec la laïcité, la démocratie et la prise en compte de la pluralité culturelle et convictionnelle .

 

Publicités