Lutter contre les racismes, aujourd’hui…

 

Rencontre avec les Jeunes Ambassadeurs des Droits et de l’Egalité (JADE), jeunes en service civique dans une mission du Défenseur des droits de lutte contre les discriminations …. Il s’agissait de réfléchir sur les formes prises aujourd’hui par les racismes . Pour combattre les racismes , comprendre les difficultés de l’anti racisme….

 

RacismeS … 10 remarques sur l’actualité des racismes.

 

L’Assemblée nationale a supprimé le mot « race » de la législation (16 mai 2015). Le rapporteur répute le concept  «aberrant ». Le débat parlementaire a signalé que cette suppression du mot  ne pouvait pas être une fin en soi, et même que supprimer le mot « race » ne serait pas supprimer le racisme.

 

Les mots désignant les divers « racismes » ont fait l’objet de discussion, ainsi «antisémitisme» auquel certains arabes reprochent d’être construit sur la racine « sémite » ; ainsi d’ « islamophobie », qui aurait le défaut de faire référence à une religion (religion que l’on peut à l’évidence critiquer dans une démocratie)… On voit utiliser le mot « négrophobie» auquel on reproche le « phobie », nom d’une maladie. On pourrait dire que nous avons affaire à des « phobies ethnicistes » qui s’inscrivent dans des histoires aux caractéristiques propres. Difficile cependant de se contenter d’une formulation générale du type «haine de l’Autre », renvoyant à un fond anthropologique effaçant les diversités historiques et sociales. Impossible de ne retenir que le mot « racisme », de plus souvent employé trop généralement.

 

 

Certains auteurs (Pierre-André Taguieff) établissent un rapport de symétrie inversée entre le racisme et l’antiracisme. Ce serait l’anti racisme qui provoquerait le racisme, l’anti racisme  précipiterait les classes populaires vers le racisme. L’antiracisme serait pour le moins contre-productif. Gérard Noiriel renverse deux fois cette affirmation : -en récusant l’évidence selon laquelle le racisme serait un phénomène populaire et en renvoyant les élites politiques à leurs responsabilités ;

-en montrant le rôle des médias dans la production du «fait divers », source de stigmatisation.

 

Les notions de stigmatisation et d’humiliation sont prises en compte par l’historien : «Lorsque, dans une société démocratique un nombre significatif d’individus affirment publiquement qu’ils se sentent humiliés ou stigmatisés par un discours public, on ne peut ignorer la gravité des faits » (« Racisme : responsabilité des élites », p. 39). Le problème sera d’élaborer la notion de l’historien sur le plan anthropologique (victimisation) et juridique.

 

Les chercheurs notent une « ethnicisation »  (ou « racialisation ») de la société. Elle concerne une traduction en termes «ethniques » des conflits économiques et sociaux impliquant plus particulièrement des populations immigrés ou issues de l’immigration.  Cette « ethnicisation » est nouée à une traduction religieuse des conflits. Alors que bien souvent la formulation religieuse est marginale, elle est accentuée médiatiquement. Et cela, en France,  depuis les conflits sociaux de 1981-84 dans l’industrie automobile. Cette  éthinicisation est synchronique de la substitution d’un racisme culturel à un racisme biologique. On a vu cependant  récemment dans le débat public reparaitre une notion de «nature », curieusement confondue avec la culture de l’autre qui ne serait pas  «naturelle ».

 

Cette ethnicisation est aussi à l’œuvre dans l’antiracisme. A un  antiracisme pensant et agissant sur le fondement de  l’universel  se substitue un anti racisme « racialisé » dont les « blancs » ne pourraient être que des alliés. La spécification des situations devient un vecteur de fragmentation : seuls les juifs pourraient dénoncer l’antisémitisme et l’antisémitisme deviendrait l’essence du racisme. Même chose pour les noirs et la négrophobie. Et cela à l’infini.

Le débat public est encore rendu plus confus par l’introduction de l’idée de « racisme anti blanc ». La référence aux races qu’on croyait pouvoir éloigner revient par la référence à la peau blanche de certains qui se disent victime au titre de leur « blanchitude ». On ne s’étonnera que dans une mauvaise symétrie des « noirs » puissent prétendre être les seuls en capacité de dénoncer le racisme.

 

 

La place prise dans le débat public par la notion d’ « identité » participe   d’un risque de retour du racisme. Ce retour se constitue dans et par la référence à la culture, le racisme n’est plus « biologique » mais  « culturel ». Il est difficile d’y répondre pour plusieurs raisons. La première relève de l’abus du fait divers et de la responsabilité des élites. La seconde renvoie aux  difficultés des citoyens français à admettre un pluralisme culturel et à la tendance  à s’inventer une culture source. Enfin, «la nouvelle place accordée à l’individu (au moins en Europe) dans la société et les processus psychiques que cela implique  accentue les dérives de la revendication identitaire » (Jean-Claude Kaufmann).

 

 

Ajoutons que la République et en particulier la «laïcité » sont devenues en France, au moins depuis 2001, de plus en plus « identitaires » ( Jean Baubérot). Alors que la laïcité « séparatiste » (c’est-à-dire fondée sur la séparation de l’Etat et des cultes et l’autonomie des communautés religieuses) égalisait le rapport entre les croyants (et non croyants) tout en posant la liberté de conscience, on voit, depuis quelques années en France, des élites se référer à une culture chrétienne  (voire  catholique) qui serait le substrat de la Nation.

 

Je m’arrête avant de signaler une dernière difficulté que vous allez rencontrer dans votre travail sur les discriminations. Il faut dire que tous les actes racistes (agressions, injures, etc …) ne sont pas forcément des discriminations. Ils tombent alors sous le coup de l’appel à la haine ou sont l’expression de la haine raciste dans une série de crimes ou délits. Ils peuvent être  considérés comme aggravant la responsabilité du délinquant. La discrimination au motif de l’origine, de la religion, de l’adresse sont des discriminations où la dimension raciste est prégnante. Une pédagogie antiraciste aura tout intérêt à rappeler les autres critères de discriminations, et montrer que toutes ruinent les rapports sociaux comme le font les racismes. Ainsi peut être pourra-t-on dépasser la fragmentation de la réponse aux racismes que nous évoquions au point 6 et retrouver un certain  niveau d’universalisme ? Second intérêt celui  de dépasser le discours moral qui réduit l’anti racisme à des imprécations.

 

Dernière remarque plus personnelle : on pourrait souhaiter que l’on retourne à une analyse économique sociale des questions qui travaillent les sociétés ! Mais cela supposerait qu’on se détourne radicalement de l’empire (l’emprise) du fait divers !

 

Daniel BOITIER, Ligue des Droits de l’Homme, 2 novembre 2015

 

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