Sur la question des transports en commun à Roanne: L’accès au centre de détention de Roanne.

Le collectif ALERTE s’est penché sur : L’accès  par les transports en commun au centre de détention de Roanne.
[La mise au point  a été proposée par Jean-Jacques Alex de l’AFAD (accueil des familles de détenus/]/
A partir de septembre 2014, la STAR  a modifié l’organisation des transports en commun sur Roanne.Alors qu’il existait jusque là une ligne régulière de bus qui desservait (entre autres) le centre de détention (un arrêt sur son parcours),  un tout autre système a été mis en place. La ligne F, * »optionnelle » et sur réservation »(une place nominative par personne) est censée assurer l’accès à la prison pour les personnes venant rendre visite aux détenus au « parloir » de la prison.
Le problème qui a très vite surgi c’est celui de l’adaptation de ce système de transport aux horaires du parloir de la prison (notamment pour les personnes venant d’ailleurs,   arrivant  à Roanne et en repartant par le train). La durée de la visite aux détenus est certes fixée et affichée (elle est de deux heures). Mais il faut aussi compter avec l' »appel » ( une demie heure en principe) qui précède la visite. Et puis il arrive aussi qu’une « fouille » soit imposée aux visiteurs à leur sortie du parloir, sans que cette éventualité soit prévisible, ni sa durée non plus…. Il est arrivé plus d’une fois que le visiteur ou la visiteuse constate  que le bus est déjà parti au moment où il sort du bâtiment…
De la part de la STAR,  il y a, à l’origine de ce nouveau dispositif, des considérations gestionnaires. Par rapport au territoire de la commune, le centre de détention est un « cul de sac »: il faut, pour y parvenir, faire le tour du Parc des sports; c’est un détour… Et puis il n’y a guère, en moyenne, que 6 personnes par jour qui empruntent cet itinéraire…Sauf qu’existe aussi, selon le principe du service public ,l’exigence de comprendre les besoins de la population et de s’y ajuster…
Remarques:
– 1) Il y a aussi une autre ligne -la ligne 1, ligne ordinaire- , qui permet, pour ceux du moins qui connaissent les lieux, d’accéder au centre de détention , à la condition de compléter l’acheminement par le bus par une marche à pied d’un bon kilomètre ( avant dernier arrêt de la ligne 1 -arrêt Condorcet-, puis  un chemin et un bord de route -près du château de Matel,  puis 500 mètres encore pour arriver à la prison…).
– 2) Pour les personnes handicapées aussi ce qui est proposé par la Star est du même ordre: « ligne optionnelle », à partir d’un appel téléphonique…
– 3) Les locaux d’Emmaüs ont été eux aussi, pendant un temps, desservis par une « ligne optionnelle ». Mais, suite à une réclamation du Collectif Alerte, ce dispositif d’exception a été supprimé… (Même chose aussi pour ce qui est de l’accès à la Maison de retraite de Villeret).

Jean-Jacques Alex doit rencontrer, à propos de ces questions, Mr Chervin (chargé de la question des transports au plan de l’agglomération) le jeudi 2 avril prochain.Il informera le Collectif Alerte du contenu de cet entretien et de ses résultats.
L’accès au parloir de la prison, la visite des détenus est un droit. Encore faut-il garantir les conditions de l’exercice effectif de ce droit…

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Grenoble, des jeunes et la LDH…

 

Cette enquête a été réalisée à Grenoble par le secrétaire de la section LDH. La formule sur la laïcité manifeste bien l’embarras des jeunes interrogés (« la laïcité est un mot mystère et chacun peut lui attribuer un sens plus ou moins favorable, en fonction du contexte »)…

 

Les jeunes et la Ligue des droits de l’Homme

 

 

Suite aux attentats de janvier, la France s’est réveillée en masse pour dire non à la barbarie et au terrorisme. Nous avons vu à quel point les valeurs de liberté, égalité et fraternité étaient primordiales pour vivre dans un esprit de paix et de tolérance. La démocratie doit vivre et au sein de ce vivier démocratique, y demeure la Ligue des droits de l’Homme. Nous, section de Grenoble-métropole, nous interrogeons sur le peu d’adhésion au sein de la jeunesse qui est l’avenir de notre société. Marius ROUX, le nouveau et jeune secrétaire de la section , a décidé de faire une enquête de terrain dans le centre ville de Grenoble en posant quatre questions.

Il a interrogé une vingtaine de jeunes aux abords des lycées le 9,10 et 11 mars 2015. Voici les différentes réponses qu’il a reçues.

 

Avez vous discuté des attentats au sein de vos établissements scolaires ?

 

À la première question, la majorité des sondés ont répondu par l’affirmative. Oui, ils ont discuté des attentats au sein des lycées et des universités bien évidemment. Une élève de terminale a souligné le malaise qui régnait le 7 janvier lors qu’ils ont appris que le siège de Charlie Hebdo avait été visé par  des terroristes. Un étudiant sur le campus a précisé qu’il y avait eu un élan de solidarité sur le campus avec le #jesuischarlie. La plupart des sondés se sont rassemblés en mémoire des victimes place Victor Hugo en y mettant des dessins et des bougies. Ils ont vraiment été choqués et se sont mobilisés le dimanche 11 janvier (plus de 1110 000 personnes dans les rues de Grenoble). Une lycéenne de seconde m’a indiqué que les attentats n’avaient pas été abordés dans son lycée. Elle était déçue car c’était un événement d’une telle ampleur qu’elle et ses camarades n’avaient pas été sollicité par leurs professeurs. Les professeurs étaient mal à l’aise et n’osaient pas parlé de ce sujet sensible.

 

Y-a-t-il eu des refus par certaines de faire la minute de silence ?

 

À la seconde question, les avis ont divergé. D’un côté, certains ont dit qu’ils avaient fait la minute de silence dans les classes et dans les cours de récréation. Certains trouvaient particulier comme ambiance de faire une minute de silence à l’école.

D’un autre côté, un élève de première a clairement affirmé que certains élèves avaient refusé de faire la minute de silence en hommage aux victimes. Ce même élève a précisé que des lycéens ont déclaré que c’était normal ce qui était arrivé à Charlie Hebdo : « ils n’avaient pas à faire ça. Ils n’avaient pas à représenter le prophète comme ils l’ont fait ». Une autre élève de terminale quant à elle a porté son analyse sur cette minute de silence : « fallait-il la faire réellement au lycée ? Chaque être humain a forcément eu une pensée pour les victimes. Ça ne devrait pas être une minute de silence collective dans un établissement scolaire.  À cette réponse, Marius lui a répondu : et le vivre-ensemble, qu’en fais tu ? Sa réponse fût spontanée : il n’y a plus de vivre-ensemble en France. On stigmatise toujours les mêmes.

 

Que pensez-vous de la laïcité et de la démocratie en générale ?

 

Tous les sondés ont répondu que la laïcité est une valeur essentielle dans la société française. Un élève a dit : laïcité ne veut pas dire stigmatiser. Cette réponse est très juste car on peut faire appliquer le principe de laïcité sans forcément stigmatiser telle ou telle catégorie de personnes. Une autre élève de première a déclaré que la laïcité est l’un des piliers de notre République. Ils ont tous conscience que la laïcité est un mot mystère et chacun peut lui attribuer un sens plus ou moins favorable, en fonction du contexte. On sait que la loi de 1905 a séparé l’Église et l’État. Aujourd’hui, certains politiques sont partisans d’une laïcité forte sans financer les lieux de culte : le FN refuse de financer les mosquées mais ne dit rien sur le financement des églises. Par cette enquête, les jeunes ont clairement indiqué qu’ils ne se retrouvaient pas dans les valeurs de certains politiques et notamment le FN. Mais, la plupart interrogé ont souligné qu’ils n’étaient non plus partisans d’une laïcité souple.

Quant à la démocratie, ils n’ont pas confiance dans les hommes politiques. Certains ont cité les affaires DSK et Sarkozy. Ils ne comprennent pas pourquoi ces hommes politiques arrivent toujours à s’en sortir face à la justice alors qu’un citoyen de base se ferait condamner et exécuterait sa peine comme ordonné. Ils veulent un autre visage de la démocratie. Une lycéenne a sorti la citation de Lincoln : « La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » . Il faut redonner le pouvoir aux citoyens ont dit la plupart des sondés. Un élève de seconde a dit qu’il n’était pas au courant des élections départementales à la fin du mois.

 

Connaissez-vous la Ligue des droits de l’Homme ?

 

Une seule sondée connaissait la Ligue des droits de l’Homme. Les autres n’en avaient jamais entendu parlé. La LDH n’est pas assez visible auprès des jeunes mais ils m’ont précisé qu’ils avaient d’autres préoccupations avant d’adhérer à une association défendant les droits de l’homme. La LDH a tout intérêt à s’ouvrir à la jeunesse. Certains lycéens ont dit qu’ils ne voudraient pas y adhérer puisqu’ils estiment que les libertés sont acquises. A contrario, d’autres ont souligné l’importance de défendre nos droits et libertés. Ils s’estiment trop jeunes pour adhérer à la LDH mais n’ont pas écarté l’hypothèse d’une adhésion une fois dans les études supérieures. Ils veulent avant tout finir le lycée de la meilleure des manières comme l’ont dit certains.

 

Conclusion : Que faut-il en tirer ?

 

Cette année 2015 s’est ouverte par trois attentats en moins de 2 mois. La jeunesse s’est soulevée que ce soit à Paris, à Copenhague ou à Tunis cette semaine. Cette enquête révèle un certain malaise au sein de la jeunesse : on a nos libertés et on ne veut pas adhérer à quelconque association. La section de Grenoble-métropole aimerait bien compter un peu plus de jeunes au sein de ses rangs pour militer et promouvoir les droits. Il y a un écart qui doit se résorber dès maintenant.

On doit peut être remettre en cause nos actions. Or, nous avions organisé un cinéma suivi d’un débat autour du film Caricaturistes, fantassins de la démocratie. Aucun jeune n’avait réagi à la fin du film et le débat avait été monopolisé par un intervenant des amis du Monde Diplomatique.

Nous lancerons prochainement des appels à la jeunesse car c’est elle l’avenir de la société. Elle devra faire face à des défis importants : la lutte contre les extrêmes, la promotion des droits et aider les réfugiés de toute sorte. Que la devise de la République ne meurt jamais.

Actualité du Dreyfusisme

Nous publions avec l’autorisation de l’historien Gilles Manceron ce texte sur « l’actualité du Dreyfusisme ».

Cette note concerne d’abord  les livres récents de E Naquet – Pour l’humanité, la ldh de l’affaire Dreyfus à 1940″- et Philippe Oriol – Bernard Lazare-…On lira en particulier les paragraphes sur « le dreyfusisme, une idée utile aujourd’hui » et  « le combat contre l’antisémitisme et l’islamophobie aujourd’hui ».

« En dehors de moments de commémoration comme le centenaire de la réhabilitation du capitaine, on a tendance à reléguer l’affaire Dreyfus dans les manuels d’histoire.

Sans voir que la mobilisation autour du « J’accuse !… » de Zola n’est pas seulement un événement fondateur de la conscience républicaine, mais une source importante d’enseignements pour nos débats actuels.

Quand Alfred Dreyfus a été victime d’un complot judiciaire, couvert au plus haut niveau de l’Etat, la société française s’est trouvée en proie à des interrogations et des débats qu’elle n’avait jamais connus auparavant. Avec la publication, en janvier 1898, de l’article de Zola, elle s’est mise tout entière à réfléchir de manière nouvelle sur la question de l’antisémitisme qui, jusque là, imprégnait son univers mental, qu’il s’agisse de ses milieux littéraires, artistiques et intellectuels, de ses institutions religieuses ou de ses partis politiques, y compris républicains, jusqu’à ces forces naissantes qu’étaient alors le socialisme et le syndicalisme. En réagissant à l’antisémitisme, elle a commencé à penser le racisme comme contraire aux droits de l’homme. En écho de ce moment essentiel qu’avait été pour elle la Révolution française, l’affaire Dreyfus a été un événement fondateur de la République.

 

Il ne faut pas croire que rien de neuf ne soit à découvrir sur son histoire. Deux livres parus récemment nous apportent des éléments nouveaux. A commencer par celui d’Emmanuel Naquet,Pour l’humanité. La Ligue des droits de l’homme de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940[1], qui montre comment s’est organisée la riposte des premiers dreyfusards quand Zola s’est trouvé accusé de diffamation pour son article. Jusque-là, les intellectuels étaient restés silencieux et le débat cantonné au Parlement. Au Sénat, Auguste Scheurer-Kestner s’était retrouvé seul. La particularité de Zola est d’avoir compris qu’il fallait s’en prendre à l’antisémitisme. Et qu’il ne s’agissait pas seulement de défendre un homme, mais d’engager le combat pour une cause morale et républicaine, en mettant en avant le respect du droit, la quête de justice et la volonté de vérité. En choisissant d’accuser les responsables et complices du crime judiciaire, il a permis aux défenseurs de Dreyfus de reprendre l’initiative. A l’occasion d’une suspension d’audience de son procès sous haute tension, le juriste Ludovic Trarieux, ancien garde des Sceaux, a parlé avec les témoins de la défense de son idée de former une association pour la sauvegarde des droits des citoyens. Une réunion chez lui, le dimanche suivant, a accueilli huit intellectuels de profils très différents, dont le juriste catholique Paul Violet qui rédigea avec Trarieux le premier projet de statuts. L’Aurore, qui avait publié« J’accuse !… », a consacré le 1er avril 1898 deux colonnes à un appel dont les signataires déclaraient fonder une « Ligue de défense de l’homme et du citoyen ». L’un d’eux précisa, dix jours plus tard : « Nous lui demanderons uniquement, et ce sera notre seule condition, de déclarer la guerre à toutes les injustices, qu’elles qu’elles soient, à toutes les lois de circonstance, qu’elles qu’elles soient, à tous les politiciens traîtres à leurs paroles, quels qu’ils soient[2]». La première assemblée adopta un Manifeste qui confirme la volonté de dépasser le cas du capitaine : « Le condamné de 1894 n’est pas plus juif à nos yeux que tout autre, à sa place, ne serait catholique, protestant ou philosophe. Nous ne voyons en lui qu’un citoyen dont les droits sont les nôtres et nous repoussons, comme un recul inattendu des idées de liberté, les distinctions de sectes qu’on prétendrait établir en sa personne ». Emmanuel Naquet retrace comment cette association dreyfusarde devenue politique avec l’idée de « faire de la politique autrement », a voulu élargir son champ d’action. Il montre qu’elle a rapidement essaimé, quitte à connaître des divisions quand elle s’est trouvée confrontée à de nouvelles questions, comme la question sociale et la question coloniale. Un livre majeur, remarquablement documenté, qui, en dehors de Jean Birnbaum dans un éditorial du Monde des livres et lors d’une « Matinale » deFrance culture[3], n’a pas été accueilli comme il le mérite, y compris au sein de l’association dont il relate les débuts de l’histoire.

 

De son côté, Philippe Oriol, biographe du premier des dreyfusards, l’anarchiste juif Bernard Lazare[4], dont il prépare l’édition des œuvres complètes, a publié en deux volumes et près de quinze cents pages, une Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours[5] qui, sur un sujet qu’on croit connu, apporte beaucoup de nouveau. On savait que le capitaine Henry avait fait un faux quand le dossier d’accusation avait été mis en doute et une demande de révision formulée. Il l’a fabriqué en insérant dans une lettre prétendument déchirée et reconstituée une phrase provenant d’un autre document ; et a vite été démasqué, le quadrillage du morceau ajouté étant différent… Mais Philippe OrioI nous apprend que ce n’a pas été le seul faux fabriqué par l’armée : le général Gonse, sous-chef d’état-major, a confectionné une lettre soi-disant écrite peu après l’arrestation de Dreyfus rapportant ses prétendus aveux à l’officier qui le convoyait. Le problème, cette fois, c’est que Gonse en a gardé un brouillon, que Philippe OrioI a retrouvé dans un fonds d’archives, dont les ratures et un emploi du passé trahissent que la lettre a été écrite deux ans plus tard… Henry a servi de bouc émissaire à l’état-major qui l’a contraint au suicide, mais ne fut pas le seul faussaire…

 

Philippe OrioI corrige aussi beaucoup d’erreurs de l’historiographie de l’Affaire. Il précise la chronologie de l’engagement des dreyfusards et souligne que certains d’entre eux, tel le colonel Picquart, découvreur et dénonciateur des mensonges de l’état-major, ont certes eu une attitude courageuse, mais étaient pour autant profondément antisémites. Il reprend la distinction importante entre les dreyfusards, qui ont pris la défense de l’homme Alfred Dreyfus, et les dreyfusistes, qui ont voulu faire de cette cause un modèle pour le combat contre toutes les injustices. Parmi eux, en exergue, Bernard Lazare. Eclairante est sa polémique avec Theodor Herzl quand celui-ci s’est fait l’agent de communication en Europe du « sultan sanglant » ottoman Abdul-Hamid II, responsable des premiers massacres d’Arméniens de 1894-1896 qui ont fait plus de 200 000 morts. Herzl a été plusieurs fois reçu, a été décoré et a échangé de nombreuses lettres avec lui, s’offrant pour contredire dans la presse européenne ceux qui dénonçaient ses crimes. En 1901, il lui adressa au nom du Cinquième congrès sioniste de Bâle un message servile qui lui valut cette réponse cinglante de Bernard Lazare : « Les représentants — ou ceux qui se disent tels — du plus vieux des peuples persécutés, ceux dont on ne peut écrire l’histoire qu’avec du sang, envoient leur salut au pire des assassins. […] ce peuple tout sanglant de ses blessures, on le jette aux pieds du Sultan couvert du sang des autres, et, dans cette assemblée, nulle protestation ne retentit, il ne se trouve personne pour dire aux directeurs conscients d’un troupeau aveugle : “Vous n’avez pas le droit de déshonorer votre peuple[6]” ». Pour Lazare, les droits de tous les hommes et ceux de tous les peuples méritaient, au même titre, d’être défendus. Philippe OrioI montre que les Juifs français engagés dans l’Affaire n’ont pas suivi Herzl. Joseph Reinach considérait, par exemple, que c’était « un piège tendu par l’antisémitisme », un projet « contre l’œuvre de la Révolution » : « Nous sommes Français, nous resterons Français. Tous nos efforts, toute notre activité intellectuelle, tout notre amour, la dernière goutte de notre sang, appartiennent à la France, à elle seule[7]. » L’auteur montre aussi que le récit de Herzl attribuant à l’Affaire la naissance en lui de l’idée du sionisme est entièrement inventé et reconstruit.

 

Le dreyfusisme, une idée utile aujourd’hui

 

La notion de dreyfusisme, qui a surgi de cet épisode si essentiel dans la construction de la République en France, n’est pas seulement un objet d’histoire. Elle est aussi une source d’enseignement pour nos débats actuels. Le dreyfusisme a été l’attitude de ceux qui ont défendu le capitaine, non parce qu’ils étaient de sa famille ou partageaient son histoire, mais parce qu’à travers lui se trouvait posé un problème de justice, de droit et de vérité. C’était la position des jeunes socialistes, dont Charles Péguy, et des socialistes allemanistes avant même que Jaurès ne s’y rallie en témoignant au procès Zola et n’en vienne à combattre l’antisémitisme. Il écrira dans Les Preuves que Dreyfus, au bagne, n’est plus un bourgeois, ni un officier, « il est seulement un exemplaire de l’humaine souffrance en ce qu’elle a de plus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de l’autorité ». Et il expliquera à un leader socialiste : « nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder les entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité ».

 

Le dreyfusisme, c’est la position qu’ont prise aussi les femmes autour de Marguerite Durand qui publiaient le journal féminin et féministe La Fronde. Elles ont reproduit « J’accuse !… », « heureuses de saluer par ce temps de veulerie et de lâcheté un acte de courage moral » ; elles ont demandé le retour de Dreyfus et ont exprimé leur soutien à son épouse — même si Lucie Dreyfus, du fait de sa morale bourgeoise, n’a jamais accepté, bien que suppliée par Joseph Reinach de le faire, de rencontrer l’ancienne comédienne divorcée et mère célibataire qui dirigeait ce journal… Ces féministes, alors que leur propre combat avait un autre objet, se sont engagées pour Dreyfus car il s’agissait, là aussi, de demander justice. Comme l’a expliqué l’une des rédactrices : « si nous ne demandons pas justice pour un condamné que nous avons lieu de croire innocent, nous n’avons pas le droit de réclamer justice pour nous ».

 

Comment ne pas songer à cette notion de dreyfusisme lorsque nous sommes confrontés aux défis d’aujourd’hui.

 

Les dreyfusards divisés sur la question sociale

 

Cette notion s’est précisée lorsque les dreyfusards ont été confrontés à la question des droits des travailleurs. Emmanuel Naquet montre que la Ligue des droits de l’homme s’est alors divisée, et, quand la prise en compte des droits sociaux a été décidée sous la présidence du socialiste jaurésien qu’était Pressensé, cela a provoqué le départ en trois ans de plus d’un tiers de ses membres[8]. Une affaire, l’affaire Jules Durand, est emblématique de la division intervenue parmi les dreyfusards sur la question sociale.

 

Le secrétaire du syndicat des charbonniers du Havre, Jules Durand, accusé d’être le responsable de la mort d’un ouvrier non gréviste lors d’une bagarre, a été condamné à mort le 25 novembre 1910, au terme d’un procès inique ou témoins et jurés ont été manipulés par les agents de la Compagnie générale transatlantique qui voulait briser le syndicat qu’il venait de constituer. Mais, alors que, comme Dreyfus, Durand était innocent et victime d’une machination judiciaire, tous ceux qui s’étaient mobilisés pour Dreyfus n’ont pas pris sa défense. Seule une partie d’entre eux, la LDH, Jaurès, Pressensé, Anatole France, Octave Mirbeau, ont considéré qu’il s’agissait du même combat dreyfusiste. Jaurès a écrit dans son journal,l’Humanité : « Plusieurs se sont souvenus de l’engagement qu’ils avaient pris envers eux-mêmes de combattre contre l’iniquité, quel qu’en fut le prétexte et quel qu’en fut la victime. Comme ils s’étaient dressés contre le crime de la raison d’État militariste, ils se sont dressés contre le crime de la raison d’État capitaliste[9]. » Mais d’autres, comme Clemenceau, Picquart, Aristide Briand et Joseph Reinach, n’ont pas voulu prendre la défense de la victime d’une persécution qui, en l’occurrence, ne relevait pas de l’antisémitisme mais d’une injustice de classe.

 

Alors que le président de la République avait prononcé pour Dreyfus, en 1899, une grâce entière qui lui avait permis, après cinq années de calvaire, d’être libéré et de recouvrer une vie normale jusqu’à sa mort en 1935, Durand n’a pas connu le même sort. Tombé en syncope à l’énoncé du verdict, il est resté six semaines dans le quartier des condamnés à mort de la prison de Rouen, où il s’est vu imposer une camisole de force et des chaînes aux pieds, dans une cellule éclairée de jour comme de nuit, affublé d’une cagoule aveuglante chaque fois qu’il en sortait. Son pourvoi rejeté par la Cour de cassation, il a bénéficié d’une grâce présidentielle partielle commuant sa peine de mort en sept ans de réclusion, ce qui lui a provoqué de nouvelles crises, qui l’ont fait sombrer dans la folie, jusqu’à sa mort, en 1926, parmi les indigents, à l’asile d’aliénés de Quatre-Mares à Rouen.

 

Les défenseurs de Durand ont parlé d’une « nouvelle affaire Dreyfus ». Dans l’Humanité, Jaurès s’est aussitôt indigné : « L’essentiel pour la réaction bourgeoise, c’est de frapper ceux qu’elle appelle “les meneurs” ; c’est de rendre les organisations ouvrières systématiquement responsables de tous les actes qui peuvent se commettre dans l’effervescence des luttes sociales[10]. » Le 29 novembre, l’Humanité rend compte du meeting organisé au Havre : « Géeroms, secrétaire de l’Union des Syndicats, déclare qu’une nouvelle affaire Dreyfus nait avec l’affaire Durand. Dreyfus innocent a été tiré du bagne et il a fallu pour cela se battre longuement et courageusement. Nous crierons, nous, que Durand est innocent et qu’il faut le délivrer ! » Le 5 décembre, dans la Vie Ouvrière, il précisait : « Dreyfus, bien qu’innocent, avait été condamné parce que juif ; Durand, bien qu’innocent, a été condamné parce que secrétaire de syndicat. […] Nous voulons la justice, nous voulons la révision de son procès. Innocent, il a été condamné. Il faut que cette condamnation disparaisse ; il faut qu’un second verdict efface ce que le premier a fait. » La LDH organise au Havre, le 6 décembre, un meeting où le secrétaire de sa section locale désigne l’affaire Durand comme « l’affaire Dreyfus de la classe ouvrière[11] ». Elle suscite la création d’un Comité de défense comprenant des syndicalistes, des socialistes, des personnalités de la bourgeoisie du Havre, présidé par l’un de ses membres qui avait été l’un des premiers à défendre Dreyfus[12]. Le 19 décembre, son président, Pressensé, demande à toutes les sections d’agir en faveur de Durand[13]. Elle lance une pétition que signent de nombreux dreyfusards, Émile Durkheim, Lucien Febvre, Anatole France, Lucien Herr, Lucien Lévy-Bruhl, Albert Mathiez, Marcel Mauss, Octave Mirbeau[14]. Alfred Dreyfus lui-même proteste[15]. Le 4 janvier 1911, Pressensé intitule son article dans l’Humanité « La nouvelle affaire Dreyfus[16] » et la LDH organise durant ce mois une dizaine de réunions[17]. Mais, le 15 décembre, dansl’Humanité, le socialiste Maurice Allard s’indignait de l’absence de réaction de certains dreyfusards : « Je ne regrette point la part que j’ai prise à la campagne pour la révision du procès Dreyfus. On ne doit rien regretter, quand on a agi en toute conscience et en toute indépendance, pour le succès d’une cause qu’on croyait juste et bonne. Mais, depuis que j’ai vu à l’œuvre, comme ministres et comme dirigeants, les principaux meneurs de l’affaire Dreyfus, que de tristes réflexions me sont venues à l’esprit, que de désillusions, que de doutes ! Clemenceau, le justicier, l’ennemi de l’état-major et de la police, le champion de la “justice” et de la “vérité” […]. Et le colonel Picquart, devenu général et ministre ? Mieux vaut ne pas en parler.  M. Briand, lui aussi […] participait aux meetings et, pour sauver Dreyfus, invitait le peuple à descendre dans la rue. A ce moment, les anarchistes et les libertaires faisaient bonne garde à la porte de l’Aurore et se tenaient prêts à protéger M. Clemenceau, au cas où le champion eût été menacé par les “hordes” nationalistes. […] Joseph Reinach, à cette époque, ne crachait ni sur les socialistes, ni sur les anarchistes. Il trouvait bon que le peuple descendit dans la rue, derrière le compagnon Briand. M. Briand est aujourd’hui président du conseil, et voici que, suscitée par sa politique de violence réactionnaire et anti-ouvrière, surgit une iniquité plus visible, plus palpable, plus monstrueuse que celle dont fut victime M. Dreyfus. […] Durand n’est qu’un ouvrier. »

 

L’Union des syndicats du Havre dénonce le 22 décembre dans une affiche le rejet du pourvoi par la Cour de cassation : «  Ce qui a été possible pour le capitaine Dreyfus doit l’être pour l’ouvrier Durand ! » Trois jours plus tard, l’Humanité publie en première page un poème de Maurice Bouchor — mauvais, mais dont le message est clair — intitulé « Pour Durand » :

 

Bourgeois, lettrés, savants, dans le sombre duel

Où, contre tous, on fut d’abord une poignée,

N’en appeliez-vous pas, d’une voix indignée,

A ces travailleurs manuels ?

 

Pour l’un des vôtres, pour le riche officier, dites,

Ne s’est-il pas ému, ce peuple au cœur puissant ?

Auriez-vous sans son aide arraché l’innocent

Aux horreurs de l’île maudite ?

 

Un monstrueux verdict a frappé l’un des siens.

Son crime ? Honnêtement, il luttait pour ses frères.

Partagerez-vous donc, justiciers de naguère,

Cette curée offerte aux chiens ? […]

 

Un homme est condamné par la haine et la peur :

Sachez que le silence est un lâche complice.

Allons, réveillez-vous ! Debout pour la Justice,

Si vous avez un peu de cœur !

 

En dépit de ces appels, une partie de ceux qui s’étaient mobilisés pour Dreyfus n’ont pas suivi. Confrontés à une affaire où les classes possédantes bafouaient les droits d’un ouvrier, leur attachement à la justice a montré ses limites.

 

Jaurès et la question coloniale

 

De son côté, Jaurès, devenu vraiment Jaurès lors de l’affaire Dreyfus, s’en est tenu à une attitude dreyfusiste, ce qu’il fera aussi sur la question coloniale, en cessant de défendre le colonialisme, en le dénonçant au contraire, et en critiquant, là aussi, ceux des dreyfusards qui ne faisaient pas preuve sur cette question de la même exigence de vérité et de justice que dans l’affaire Dreyfus. En 1898, il a non seulement dénoncé l’antisémitisme mais aussi pris position en faveur de la citoyenneté des arabes algériens, ce qui l’a conduit à affronter Edouard Drumont sur ces deux questions[18]. Plus tard, il a dénoncé la conquête du Maroc, notamment le massacre ordonné par le général d’Amade le 15 mars 1908 de la population d’un douar de la Chaouïa marocaine qui a fait 1 500 victimes. A la Chambre et dans L’Humanité, il le qualifie d’« attentat contre l’humanité ». Et il reproche aux deux anciens dreyfusards qu’étaient Clemenceau, alors président du Conseil, et Picquart, ministre de la Guerre, de recourir aux mêmes méthodes de dissimulation qu’ils avaient pourtant combattues lors de l’Affaire. Reprochant, en 1911, à la LDH d’avoir pris la défense d’un homme d’affaire colonialiste en Tunisie qui avait fait expulser des milliers de paysans pour s’approprier leurs terres et se disait victime de l’administration, Jaurès a demandé à intervenir devant son comité central et obtenu qu’elle modifie sa position. Idem, l’année suivante, face au groupe parlementaire socialiste dont il a obtenu qu’il revienne sur sa décision de déposer une proposition de loi, soutenue par Jules Guesde, favorable à la colonisation du Maroc. Accusé d’être « plus marocain que français », Jaurès s’en est tenu aux mêmes principes que dix ans auparavant lors de l’affaire Dreyfus. Il s’écrie au Parlement : « C’est nous, Français de France, qui pour notre propre honneur, lorsqu’un attentat a été commis au nom de notre pays, devons chercher la vérité, la dire, la proclamer pour réparer, s’il se peut, les attentats commis contre l’humanité. »

Il prenait en compte les autres cultures, s’indignant dansL’Humanité du génocide des Indiens du Pérou. Il trouvait les hommes politiques d’Europe aveugles face à l’éveil des autres continents, estimait qu’au xxe siècle les nationalismes en Europe n’étaient plus porteurs de progrès comme ils l’avaient été au xixe siècle, mais que l’éveil des nations colonisées était le fait majeur du siècle qui s’ouvrait. Il refusait la « guerre des civilisations ». Quand l’ancien gouverneur de l’Indochine Paul Doumer appelait à une lutte de l’Europe contre l’Asie, de la « race blanche » contre « la race jaune », Jaurès, dans L’Humanité, a dit que les « pires barbares » sont les partisans européens de « cet impérialisme sauvage ». Il a déclaré dans son discours du 13 février 1904 à Saint-Étienne : « Pour nous, socialistes, pour nous, hommes, il n’y a ni opposition de races ni opposition de continents ; mais partout, sous des climats divers, avec des nuances diverses, des tempéraments physiques différents, partout la même humanité, à des degrés divers de développement, mais partout la même humanité qui monte, qui grandit et qui a le droit de monter et de grandir. »

 

Le combat contre l’antisémitisme et l’islamophobie aujourd’hui

 

Jaurès n’a pas seulement condamné les injustices coloniales, il a pris également la défense de la civilisation musulmane, « une civilisation qui, par ses sources, tient à toutes les variétés du monde antique, une civilisation où s’est fondue la tradition juive, la tradition chrétienne, la tradition syrienne, la force de l’Iran et toute la force du génie aryen mêlée avec les Abassides à la force du génie sémitique ; et depuis des siècles, cette force est en mouvement : religion, philosophie, science, politique, avec des périodes de déclin mais aussi avec des périodes de réveil[19] ».

Il a défendu la nécessité pour les Français de connaître le monde musulman et la civilisation arabe, de « dresser les nouvelles générations de France à les comprendre et à les respecter[20] », il a demandé la création dans les universités françaises de chaires d’histoire musulmane et de droit musulman, car, pour lui, c’était par ignorance que se développait un mépris qui rendait possibles toutes les violences. Jaurès était scandalisé par la position de Drumont qui ajoutait à son antisémitisme le refus de voir les Arabes d’Algérie élire des députés tant qu’ils n’auraient pas abandonné le Coran. C’est l’origine directe du « principe d’assimilation » par lequel l’idée que « les musulmans de France ne le soient plus » débouche sur « un appel plus sourd à ce que, pis encore, les musulmans ne soient plus[21] ».

Les articles et les discours de Jaurès sur ces sujets ont des échos d’une étonnante actualité, qu’il s’agisse de sa dénonciation de la parenté étroite, sous l’égide du racisme colonial et des théories d’Edouard Drumont, de l’antisémitisme et de l’islamophobie, ou de son refus des préjugés sur le monde arabe et musulman, qu’il juge important de ne pas réduire aux manifestations de fanatisme qui s’y produisent. Souvent incompris en son temps, Jaurès, dans son intransigeance dreyfusiste, s’inscrit directement dans nombre de nos débats contemporains. Et face aux réflexions qui se développent aujourd’hui sur le combat nécessaire contre l’antisémitisme, sur la question de l’islamophobie[22] et sur les problèmes posés par la situation des Palestiniens encerclés et colonisés par un Etat dont les gouvernants appellent les Français juifs à le soutenir aveuglément et à le rejoindre, la référence audreyfusisme est plus que jamais d’actualité. »

 

 


[1] Emmanuel Naquet, Pour l’humanité. La Ligue des droits de l’homme de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940, préface de Pierre Joxe, postface de Serge Berstein, Presses universitaires de Rennes, 2014.

[2] Henry Leyret, « La Ligue », dans L’Aurore du 10 février 1898.

[3] Jean Birnbaum, « Zola : « J’accuse… », Mélenchon : “J’abuse…” », Le Monde des livres du 19 septembre 2014 : « Comme le montre l’historien Emmanuel Naquet dans une impressionnante somme consacrée à la Ligue des droits de l’homme et intitulée Pour l’humanité (Presses universitaires deRennes, 688 p., 29 €, préface de Pierre Joxe, postface de Serge Berstein), cette ligue de défense de la République a été fondée, en 1898, par des intellectuels souhaitant que “la preuve lumineuse de l’innocence du capitaine” serve désormais de phare aux combats contre l’injustice ». Et « Tout feu, tout flamme de Jean Birnbaum », France culture, jeudi 18 septembre 2014.

[4] Philippe Oriol, Bernard Lazare, Stock, biographies, 2003.

[5] Philippe Oriol, L’histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Les Belles Lettres, 2014.

[6] Bernard Lazare, « Le congrès sioniste et le Sultan », Pro Armenia, n°4, 10 janvier 1902, p. 29-30. Voir Gilles Manceron et Emmanuel Naquet, Etre dreyfusard  hier et aujourd’hui, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 411-427.

[7] Philippe Oriol, L’histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, p. 1219.

[8] Emmanuel Naquet, Pour l’humanité…, p. 215.

[9] Jean Jaurès, « Enfin ! », dans l’Humanité du 16 février 1911.

[10] Jean Jaurès, « Verdict malfaisant », dans l’Humanité du 27 novembre 1910.

[11] Jean Legoy, Un siècle citoyen. Histoire de la section havraise de la Ligue des droits de l’Homme, 1898-1998, préface de Madeleine Rebérioux, Le Havre, LDH, 1998, p. 44.

[12] Il s’agissait de G. Descheerder. Allocution d’Henri Voisin au meeting du 26 mai 1920 au Grand théâtre du Havre organisé par la section du Havre du Comité de défense de Paul-Meunier, Pour la Justice. Pour l’amnistie. Pour Paul-Meunier, compte rendu sténographique du meeting, Imprimerie de l’Union, Le Havre, 1920.

[13] Madeleine Rebérioux, « La défense des droits sociaux », in Gilles Manceron et Madeleine Rebérioux, Droits de l’Homme. Combats du siècle, Paris, Seuil, 2004, p. 65.

[14] Vincent Duclert, « “Cette loi de justice…” L’affaire Durand, la magistrature et la République (1910-1918) », in Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert (dir.), justice, politique et République, de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Bruxelles, Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2002, p. 146.

[15] Ibid., p. 147.

[16] Francis de Pressensé, « La nouvelle affaire Dreyfus », dansl’Humanité du 4 janvier 1911.

[17] Fonds Jules Durand, Archives nationales, BB18 6305, cité inVincent Duclert, « “Cette loi de justice…” L’affaire Durand, la magistrature et la République (1910-1918) », art. cité, p. 157.

[18] Jean Jaurès, Vers l’anticolonialisme. Du colonialisme à l’universalisme, textes réunis et présentés par Gilles Manceron, postface de Patrick Farbiaz, Les petits matins, 2015.

[19] Ibid., p. 162.

[20] Ibid., p. 163.

[21] Edwy Plenel, Pour les musulmans, La Découverte, 2014, p. 92.

[22] http://www.ldh-france.org/manifeste-unissons-contre-lislamophobie-les-derives-securitaires/

 

Lien

En complément de nos publications des 2 janvier et 21 janvier 2015.

L’opiniâtreté de Madame Riamon, revenant plusieurs fois en Conseil Communautaire de Roannais Agglo sur la disparition du DALIE (Dispositif d’Actions Locales pour l’Insertion et l’Emploi) et la nécessité d’un Plan Local d’Insertion (PLI), aura semble-t-il décidé le Président de Roannais Agglo… On irait donc vers la mise en place de cette structure d’autant plus indispensable  que Pôle Emploi n’avait pas la capacité de prolonger le travail d’insertion réalisé à la satisfaction de tous par le DALIE.

On pourra cependant s’interroger sur l’expression politique, à propos de cette question relevant de l’urgence sociale, de l’élue du Front National. Elle y exprime une manière de stigmatisation de ces personnes éloignées du travail pour des raisons multiples… Notre ville, touchée par des crises successives, a besoin d’une véritable politique sociale et la cheville ouvrière de cette politique sociale  est le niveau départemental.

Voir et écouter l’intervention de l’élue du FN (en attendant une version condensée, ultérieurement, vous pouvez retrouver cette déclaration à 1:20:10)

Deux rencontres autour de la laïcité et la liberté d’expression des convictions religieuses

Jeudi 5 mars,  la section LDH de Roanne organisait avec l’Eglise Protestante  Unie de France une rencontre autour de religion et laïcité. Nous invitions le pasteur Stéphane Lavignotte à l’occasion de la publication de son livre « Les religions sont-elles réactionnaires ? ».

L’échange a d’abord porté sur le livre. Notre première question concernait la critique de « l’essentialisme », cette  conception des religions comme un tout monolithique  et sans histoires qui domine le débat public. Le souci  de Stéphane Lavignotte  fut de montrer qu’il n’y a pas «  d’essence de la religion » et  que les religions « sont construites socialement » ; selon lui,   «le croyant est un être social » et cela même si les dogmes peuvent le guider dans sa vie.

Dans un second moment  de cette première partie a été interrogée la « visibilité » des religions. Une interprétation erronée de la loi de 1905 voudrait réduire les  religions  à l’invisibilité en les renvoyant dans l’espace privé… Stéphane Lavignotte  fit remarquer que ce sont surtout les religions minoritaires  (et donc l’islam) que l’on cherche à exclure de l’espace public.

La deuxième partie de l’échange a porté sur la laïcité. Il a été rappelé les liens historiques entre laïcité et protestantisme, la laïcité distinguée de la tolérance comme le disait au moment de la Révolution française   Rabaut Saint Etienne qui refusait la tolérance mais exigeait  la liberté religieuse. A été rappelée la différence entre la laïcité, fondant la liberté de conscience religieuse, et les régressions concordataires cherchant à contrôler les Eglises.  A été évoqué l’islam, qui doit se voir reconnu ce que  notre pacte de laïcité accorde aux autres religions.

Les propos du pasteur Lavignotte ont montré son inscription dans les réalités sociales dans le 93 où il vit et travaille.

Le dialogue avec une  salle  plurielle (où se trouvaient des croyants et des non croyants) qui a  commencé la soirée a pu montrer des divergences existantes, tout en   illustrant une volonté de parler ensemble. Volonté qui a animé la soirée.

 

Le dimanche 8 mars, nous étions présents à la rencontre autour d’hommes et de  femmes musulmans sur le thème « Femmes et citoyenneté dans l’espace public ». S’y exprimèrent : l’imam de la mosquée En-Nour de Roanne, Maître Gilles Devers, Madame Ponramon, déléguée du Défenseur des droits, et Mouna Derouich . L’imam rappela l’impératif  du respect dû aux femmes, soutenant au nom de l’islam des valeurs  largement partageables.  Mouna Derouich rappela le génocide caché  de la communauté musulmane des  Rohingyas Birmanie; les autres interventions ainsi que les questions de la salle portèrent sur le cadre légal de la laïcité ainsi que sur les discriminations, vécues et ressenties par les femmes présentes. Les réponses légales aux discriminations ont été évoquées.

Nous avons rappelé notre attachement à la laïcité et précisé que, selon la loi de 1905, la laïcité protège  la liberté d’expression religieuse dans le respect de l’ordre public. Nous avons redit notre opposition à la multiplication de propositions de  lois d’interdiction nouvelles, qui ne peuvent qu’accentuer la fragmentation de notre pays déjà touché par de trop nombreuses assignations identitaires et territoriales.

L’ensemble de cette rencontre, ainsi que les échanges informels qui suivirent, montrent que la possibilité de parler ensemble dans le respect des convictions de chacun reste possible et nécessaire.

 

 

Devenir des jeunes des quartiers populaires et Avenir de notre démocratie

Nous recevons de notre collègue Joëlle Bordet, Psychosociologue, militante des CEMEA et membre du comité central de la LDH,   la réflexion suivante:

Devenir des jeunes des quartiers populaires et Avenir de notre démocratie

Défis pour l’Education populaire

Joëlle Bordet,

Psychosociologue, militante des CEMEA

Mars 2015

Les graves événements du mois de janvier 2015 et l’onde de choc qu’ils ont produite nous montrent la nécessité pour tous les militants de l’Education populaire de dépasser la sidération et d’encore mieux identifier nos responsabilités et les enjeux auxquels nous devons faire face à court et moyen terme.

Lors de ma participation à des échanges collectifs avec les habitants des quartiers populaires, jeunes et adultes, avec les professionnels, les militants, les élus de ces quartiers j’ai été très interpelée par la grande inquiétude des parents, comment éduquer nos enfants pour qu’ils ne deviennent jamais des meurtriers fanatisés, mais aussi par le sentiment de nombreux jeunes d’être à la fois attirés pour certains d’entre eux à ces identifications et de se sentir trop souvent assignés à une place qu’ils refusent profondément… le trouble est très profond et le désarroi affleure souvent, alors comment être présent, répondre à ces inquiétudes, tout en menant à long terme un travail en profondeur. Ces attentats sont terrifiants et ils nous obligent en tant que militants de l’éducation populaire impliqués au quotidien auprès des habitants, de relever plusieurs défis.

 

Un des premiers défis est d’être présent, de partager des situations qui, même si nous les redoutions, sont tellement difficiles à anticiper et à transformer. Je pense à ce moment d’échanges avec les habitants du quartier de la Meinau à Strasbourg en juin 2014 et à ce père de famille totalement désarmé face à sa fille qui affirme vouloir rejoindre le djihad, mais aussi à cette capacité des militants, des professionnels à être là, à accompagner ce père qui a pu faire part de sa situation, résultat d’un travail collectif mené pendant de nombreuses années. Aujourd’hui ces situations, plus que jamais, convoquent l’Education populaire à une réflexion politique et éthique, à développer des capacités de mobilisation de la société civile. Les professionnels seuls ne peuvent pas répondre à de tels enjeux, leur légitimité, leur savoir-faire ne peuvent être suffisants ; ils doivent pouvoir trouver des appuis plus larges pour exercer au mieux leur métier. Créer des capacités collectives pour recevoir ces situations et les transformer suppose des dynamiques collectives impliquant à la fois les personnes impliquées au quotidien dans la vie de ces quartiers mais aussi des personnes plus éloignées mais cependant soucieuses du devenir de notre démocratie et du devenir de ces jeunes des quartiers populaires. Mobiliser la société civile ne se limite pas au périmètre du quartier mais implique la ville et l’ensemble de ceux qui y prennent des responsabilités. Le collectif créé à partir des acteurs de la Meinau à Strasbourg réunit aujourd’hui plus de cent cinquante personnes et établit des relais avec des instances et des associations à l’échelle de la ville. C’est pour nous exemplaire de cette possibilité d’accueillir ces enjeux et de les transformer car nous savons tous qu’ils peuvent s’intensifier et se répéter.

 

Un deuxième défi est de mettre au travail en profondeur nos valeurs, nos points de repères partagés à propos de nos conceptions humanistes et laïques. Ainsi, lors d’un échange très investi par une centaine d’habitants et de militants organisé par un centre social à Nanterre, juste après ces événements, j’ai été très interpelée par la demande directe aux responsables religieux présents, catholiques et musulmans ; face à la sidération de cette barbarie, ils devenaient les premiers interlocuteurs de nombreuses personnes présentes. Je pense que cela interroge profondément notre capacité à démontrer que les valeurs humanistes sont à même, en solidarité et en dialogue avec celles des religions monothéistes, de faire face à la barbarie et aux angoisses qu’elle suscite. Ceci suppose une conception de la laïcité ouverte, accueillante à un dialogue, et sûre de ses propres conceptions. C’est un grand travail car la référence à la neutralité, à la séparation de la vie publique et de la vie privée en référence à la loi de 1905 ne permet pas par elle-même une telle démarche. Aujourd’hui de nombreux professionnels et militants de l’Education sont désarmés face aux prises de position ou aux attitudes de certains jeunes car les seules réponses techniques sont vécues par les jeunes comme défensives. Alors comment se dégager d’une approche neutraliste de la laïcité et favoriser une laïcité active, médiatrice en dialogue avec les prises de position des jeunes ? Ceci suppose un travail culturel, philosophique pour accompagner les jeunes et leurs familles à propos de leurs questions existentielles : comment être là avec des jeunes filles qui pensent « qu’elles sont trop mauvaises et qu’elles ne pourront pas aller au paradis » ?, comment dialoguer avec des jeunes hommes appartenant à une association cultuelle liée à l’Islam, parce « qu’ils ont eu peur de mal tourner dans le quartier » et qui s’étonnent que « des laïcs s’intéressent à eux » ? Comment les entendre, les accompagner pour eux-mêmes, au plus près de leurs interrogations, sans craindre un potentiel repli communautaire, en prenant appui sur notre champ de valeurs humanistes et laïques ?

Tenir ce défi suppose de ne pas l’identifier comme spécifique aux jeunes des quartiers populaires, pire encore aux jeunes se référant à l’Islam mais de le travailler pour l’ensemble de la société. Les entretiens auprès des jeunes dans des contextes sociaux différents montrent ce questionnement sur leur rapport au monde, à l’existence, de façon plus affirmée et plus solitaire. Pris dans la mondialisation, l’apport instantané de l’information et les grandes transformations en cours, ils expriment des questions souvent angoissantes à l’adolescence et cherchent des interlocuteurs à celles-ci.

 

Un troisième défi pour l’Education populaire est de reconnaître à ces jeunes et de partager avec eux leurs aspirations démocratiques[1] et de favoriser leur réalisation. Nous entendons par ce terme d’aspiration démocratique, le désir à l’adolescence de participer, de rencontrer l’autre, de se dégager des rapports parentaux pour exister et vivre avec des semblables. Pouvoir réaliser ces aspirations est une condition du renouvellement démocratique de notre société dans son ensemble. Aujourd’hui, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, cette réalisation est entravée ; aux prises avec la précarité et l’absence de perspectives sociales de plus en plus tôt, ils s’inscrivent dans des modes de survie quotidiens et ne sont pas dans une temporalité qui permet la concrétisation de ces aspirations. Souvent pris dans la spirale de la stigmatisation, ils se sentent mal reconnus. Les derniers événements renforcent ces processus ; nombre d’entre eux expriment leur colère d’être « pris pour être potentiellement de futurs djihadistes ». Plus que jamais il est nécessaire de les assurer de notre confiance. Ceci suppose un travail important pour repérer les processus qui conduisent certains jeunes adultes de toute la société à souhaiter s’inscrire dans ce but de partir au djihad et de les transformer.

Par rapport à de nombreux jeunes des quartiers populaires, il est nécessaire plus que jamais de prendre le risque de mener des démarches avec eux pour qu’ils réalisent ces aspirations et aient des capacités d’influence sur la société où ils vivent[2]. Notre travail au quotidien avec les éducateurs, les animateurs, les élus des collectivités montre qu’il ne suffit pas de l’affirmer, ce n’est pas simple. Un des enjeux les plus complexes est celui de leur cheminement identitaire. Comment réagir à des interpellations comme celles-ci : « mais, être Français, ce n’est que les papiers » ou « mais, madame, ce que vous dites là ce n’est pas écrit dans le Coran » ou encore « vous parlez de la Shoah mais pas de l’esclavage ». Cheminer avec eux suppose pour chacun d’entre nous un travail difficile pour à la fois ne pas les prendre au pied de la lettre, entendre au plus près leurs interrogations, les déconstruire avec eux et y répondre. Je ne pense pas qu’une réponse moralisatrice au nom de l’intégrité de la République soit vraiment recevable car elle ne permet pas de recevoir ces interrogations et de les résoudre dans une dynamique démocratique. Je crains qu’elle ne renforce la dualisation entre « eux et nous »[3]. Des espaces de dialogue et de démarches pédagogiques sont à développer dans le but qu’ils deviennent, à leur façon, acteur de la démocratie.

 

La référence à l’Education populaire s’incarne dans des associations, des actions très multiples et diverses. Ces défis décrits précédemment sont aussi appropriés de façon très différente ; cependant il serait intéressant de développer encore davantage des lieux d’échanges entre tous ceux qui partagent cette référence et de créer des capacités d’interpellation et de débats à l’ensemble de la société. Ainsi, des enjeux comme celui de l’usage des réseaux sociaux par les adolescents, ou la complexité du rapport à l’Islam comme référence pourraient être l’objet d’échanges et de productions collectives. Elaborer, débattre des thèmes, des questions parfois difficiles par rapport à nos propres ancrages idéologiques et politiques est nécessaire pour inscrire ces jeunes dans notre société dans une visée démocratique.

 

[1] Adolescence et idéal démocratique. Accueillir les jeunes des quartiers populaires. Ph. Gutton, Joëlle Bordet .Editions Inpress, 2014.

[2] https://reseau-international.wix.com/reseau-international

[3] Eux et nous, Joël Roman, Hachette Littérature, 2013.